S’installant très lentement dans le débat européen, la notion de charge raciale se heurte encore aux préjugés et amnésies opportunes....
500 tués en 3 jours. Un bombardement toutes les 4 minutes. Un État colonial en roue libre dont le chef, Netanyahou, a annoncé vouloir « prendre le contrôle total de la bande de Gaza ». Traduction : encore plus de civils et d’enfants assassinés dans les ruines de l’enclave palestinienne ; déjà affamée par 11 semaines de blocus consécutives ; déjà massivement meurtrie, en 19 mois, selon l’estimation basse, de plus de 52.000 morts dont près de 20.000 enfants… Devant l’évidence génocidaire, plusieurs États européens, dont le Luxembourg, ont cessé de recycler la propagande israélienne. Pour tenter de suspendre l’accord UE-Israël afin de « mettre la pression » sur l’État sioniste. Sera-ce suffisant pour stopper la fureur génocidaire d’Israël ? Rien n’est moins sûr.
Devant la nouvelle accélération génocidaire menée par Israël dans la bande de Gaza – avec le retour de plus 100 Palestiniens tués quotidiennement dans une prison à ciel ouvert devenue, en deux ans, un camp de concentration pour plus de 2 millions d’êtres humains dont la moitié a moins de 25 ans -, quatre pays européens ont enfin décidé de « faire quelque chose ». Le Benelux en tête…
Ce sont d’abord les Pays-Bas qui ont interpellé l’Union Européenne (UE) afin que la Commission réexamine l’accord d’association UE-Israël, jugeant l’abject blocus israélien de Gaza telle « une violation du droit international humanitaire ». Plus politiquement dit : parvenir à suspendre cet accord reviendrait à taper l’État colonial au portefeuille car un tiers de ses exportations sont destinées à l’Europe…
Le 16 mai, s’accrochant à l’initiative néerlandaise et en réponse aux critiques de l’opposition, Xavier Bettel, ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, brisait le long silence de l’Exécutif grand-ducal sur Gaza : « Nous soutenons l’initiative des Pays-Bas pour encourager la Commission à faire une évaluation rapide, pour voir si la condition de non-violation des droits de l’homme est remplie. Et si la conclusion est qu’il y a une violation des droits de l’homme, il faudra suspendre l’accord ».
Lundi 19 mai, également poussé dans le dos par l’opposition de gauche et toutes les Universités du pays, la Belgique s’associait aux deux frondeurs du Benelux (acronyme de Belgique-Nederland-Luxembourg – trio cofondateur de l’Union Européenne). « J’ai le sentiment que la violation des droits humains (par Israël) ne fait aucun doute », a estimé Maxime Prévot, le ministre belge des Affaires étrangères. « Le gouvernement (belge) ne veut toutefois pas préempter à ce stade des conclusions de l’analyse de la Commission. Mais la première étape va être soutenue ».
Le 20 mai, c’était au tour de Jean-Noël Barrot de confirmer que la France allait soutenir le réexamen de l’accord UE-Israël. « J’appelle la Commission européenne à procéder à cet examen, à traiter cette demande et à déterminer si Israël respecte ou non cet article 2 et ses obligations en matière de droits de l’homme », a déclaré le ministre français des Affaires étrangères sur France Inter.
Le soir même à Bruxelles, au sortir du Conseil européen des Affaires étrangères : 17 États-membres, sur les 27, ont soutenu la proposition néerlandaise visant à réviser l’accord UE-Israël, en vigueur depuis 25 ans… Parallèlement, la Vice-présidente de la Commission, Kaja Kallas, a qualifié l’aide humanitaire – récemment autorisée par Israël à entrer dans Gaza – de « goutte d’eau dans l’océan » pour ensuite exhorter l’État colonial à permettre « un accès humanitaire immédiat et massif. »
Réaction « comme un lundi » du ministère israélien des Affaires étrangères : « Nous rejetons totalement l’orientation » de Kaja Kallas « qui reflète une incompréhension totale de la réalité complexe à laquelle Israël est confronté ». Pitié-pitié : où est la boîte à mouchoirs ?
En finir avec le soutien pro-israélien
Si l’UE semble enfin bouger dans la bonne direction, en terre de Palestine, rien ne change. A l’heure d’écrire ces lignes, les Palestiniens de Gaza continuent de mourir sous les bombes israéliennes, de leurs effroyables blessures, de la famine ou de maladies. Celles et ceux de Cisjordanie sont soit agressés, expulsés ou assassinés par des colons soit embastillés, et souvent torturés, par « l’armée la plus morale du monde », dixit le pro-génocidaires Bernard-Henri Lévy. Bilan cisjordanien provisoire et rarement évoqué dans les médias mainstream occidentaux : près de 1000 tués palestiniens dont 187 enfants depuis le 7 octobre 2023…
Interpellée, la Commission européenne devra donc se prononcer sur l’article 2 de l’accord UE-Israël relatif au « respect des droits humains ». Mais rien ne dit que cette Institution, présidée par Ursula von der Leyen, saisisse l’urgence patente à pressuriser – sans aucun délai – l’Exécutif fanatique et sanguinaire de Netanyahou ; un chef d’État colonial visé par un mandat d’arrêt de la CPI pour « crimes de guerres et crimes contre l’humanité » ?
Résumons. Il s’agit de répondre à une question simple, à laquelle les populations du monde entier, de prestigieuses ONG de défense des droits humains ainsi que moult experts en droit international ont répondu, depuis des mois sinon des années. Oui, hélas : Israël viole les droits humains des Palestiniens ! De manière sidérante et effroyablement meurtrière depuis le 8 octobre 2023 ; de manière ininterrompue depuis 1948 et la spoliation de terres palestiniennes, via un foutu « plan de partage » onusien, imposé par des puissances occidentales qui tenaient alors la plupart des pays du « Sud global » sous oppression coloniale.
Mais un « réexamen » ou un rapport à 1000 pages en 27 langues est-il nécessaire pour en finir avec ce soutien européen, co-responsable du ravage criminel de la Palestine depuis 77 ans ? Bien sûr que non. Oui, « scoop », il y a violation israélienne systémique des droits humains à Gaza et en Cisjordanie ! Oui, encore : nos dirigeants européens doivent cesser de cofinancer et soutenir ce suprémacisme, sioniste et génocidaire, au cœur du Moyen-Orient !
Comme l’ont compris, à leur façon, les quotidiens Haaretz et New-York Times (NYT). Deux médias sionistes, israélien et nord-américain, qui perçoivent que le massacre sans fin de civils palestiniens ne conduit qu’à une impasse : la mise au ban planétaire d’Israël, condamné à devenir un « État paria ».
« Nous pouvons continuer à ignorer le nombre de Palestiniens tués dans la bande de Gaza – plus de 52 000, dont environ 18 000 enfants –, à remettre en question la crédibilité de ces chiffres, à utiliser tous les mécanismes de répression, de déni, d’apathie, de distanciation, de normalisation et de justification. Rien de tout cela ne changera la dure réalité : Israël les a tués. C’est de nos mains qu’il s’agit. Nous ne devons pas détourner le regard. Nous devons nous réveiller et crier haut et fort : Arrêtez la guerre ! », martelait l’éditorial d’Haaretz du 7 mai dernier.
Deux jours plus tard, la tribune du chroniqueur politique du NYT, Thomas L. Friedeman – adressée à Donald Trump et titrée « Ce gouvernement israélien n’est pas notre allié » – enfonçait le clou : « Concernant le Moyen-Orient, vous avez un bon instinct d’indépendance, Monsieur le Président. Suivez-le. Sinon, vous devez vous préparer à cette réalité imminente : vos petits-enfants juifs seront la première génération d’enfants juifs à grandir dans un monde où l’État juif sera un État paria. »
Deux pays, deux réactions
Cela fait peu de temps que plusieurs médias israélo-embarqués citent et questionnent un certain « deux poids, deux mesures ». Soit l’empressement – dénué de tout « réexamen » – avec lequel l’Union européenne a pris des sanctions contre la Russie, envahisseur militaire de l’Ukraine en 2022. Après plus de trois ans de guerre russo-ukrainienne, à combien de « trains de sanctions » en est-on exactement ? 17.
Oui, dix-sept trains de sanctions ont été validés par les dirigeants européens contre la Russie en trois ans. Les principales sanctions portent sur l’énergie, l’or, les diamants, les banques et finance, les transports, le commerce, les armes, les médias, les individus et entités. Et contre Israël ? Zéro. Pas une seule sanction européenne prise, en bientôt deux ans, contre un État en train de perpétrer un génocide et dont le chef d’État – à l’instar de Vladimir Poutine – est visé par un mandat d’arrêt international. Pire : lorsque l’avion de Netanyahou survole – deux fois ! – la France, le poids lourd de l’UE présidé par Emmanuel Macron … ne l’arrête pas ! En totale violation de ses obligations internationales de pays signataire de la CPI.
Gisant au fond d’une poubelle recyclable, la reste de crédibilité européenne concernant la « défense des valeurs démocratiques » et « des droits humains » n’illusionne plus personne à travers le monde. Parmi d’autres, c’est un des facteurs qui explique l’agitation de 17 pays de l’UE pour tenter de produire au moins une sanction contre l’impunité du seul État colonial du Moyen-Orient.
Cependant, si l’incertaine suspension de l’accord UE-Israël se voyait validée par la Commission européenne, cette avancée serait largement insuffisante. Comme nous l’avions écrit, dès novembre 2023, il reste toujours 4 mesures urgentes qu’aurait dû prendre l’Union européenne pour vraiment « mettre la pression » sur Israël. Un : la suspension de toutes les relations diplomatiques avec l’État sioniste et renvoi des ambassadeurs israéliens. Deux : multiplier les fortes sanctions économiques, susceptibles de ruiner à terme « l’effort de guerre » de l’État génocidaire. Trois : imposer un embargo international sur les livraisons d’armes. Quatre : initier et prendre la tête d’une campagne de boycott mondial d’Israël – similaire à celle entreprise au milieu des années 80 contre l’Afrique du sud de l’apartheid. Certes, on en est loin…
Même si, pour plusieurs juristes, telle Rafaëlle Maison, professeur de droit international, « la question qui se pose maintenant, c’est l’exclusion d’Israël de l’ONU »… « Oui, ce n’est pas évident : cela se fait sur décision de l’Assemblée générale des Nations-Unies et recommandation du Conseil de sécurité », concède-t-elle au micro du webmédia et télé indépendante Le Média (20 mai 2025).
« Mais il faut porter cette revendication », insiste l’experte en droit international. « Comme cela a déjà eu lieu contre l’Afrique du Sud, écartée des travaux de l’Assemblée générale au début des années 70. Une telle exclusion contribuerait à l’isolement d’Israël, même si on ne parvient pas à obtenir une exclusion formelle. Enfin : Israël considère que les Nations-Unies sont un marais de bile antisémite ; Israël a broyé la Charte de l’ONU sous les yeux de représentants de tous les pays ; Israël viole systématiquement les ordonnances et quatre obligations fondamentales du droit international : 1/ L’interdiction de l’annexion. 2/ Le droit du peuple palestinien à disposer de lui-même. 3/ L’interdiction de l’apartheid et 4/ le génocide… Il est temps d’écarter Israël des travaux de l’Assemblée générale des Nations-Unies ! »
Colère grandissante anti-Netanyahou
En Israël, justement, l’opposition et les protestations contre Netanyahu n’émanent pas uniquement des rues de Tel-Aviv, de certains médias ou des collectifs de familles qui réclament – en vain – que leur gouvernement priorise la libération des otages encore détenus par le Hamas depuis le 7 octobre 2023.
L’ultime polémique a été lancée, mardi, par l’opposant Yaïr Golan, chef de la coalition « Les Démocrates ». Faisant allusion à l’abject nettoyage ethnique programmé des Palestiniens survivants de Gaza – nommé « Plan d’émigration volontaire » par le gouvernement néofasciste de Netanyahou -, Golan a déclaré ceci : « Un pays sain ne fait pas la guerre à des civils, n’a pas pour hobby de tuer des bébés, et ne se fixe pas pour objectif d’expulser des populations ».
Furieux, le Premier ministre israélien a immédiatement réagi en osant : « Il n’y a pas de limite à la décadence morale »… pour accuser ensuite Yaïr Golan de diffuser « des calomnies antisémites … contre des soldats de l’armée israélienne ». On savait déjà que le Premier des génocidaires voyait des « antisémites » partout – de l’ONU à la Cour Internationale de Justice (CIJ) en passant par l’Afrique du Sud – désormais, il en compte aussi dans l’opposition politique israélienne…
Après la libération de l’otage israélo-américain, le soldat Eden Alexander, négociée avec le Hamas par les services de Trump, dans le dos de Netanyahou ; après que le président américain ait ostensiblement snobé son « allié indéfectible » lors de sa tournée au Moyen-Orient ; ajouté au « sursaut » européen à prétention punitive, l’heure n’est plus au triomphalisme parmi les plus lucides de l’Exécutif néofasciste. Citant une source du ministère israélien des Affaires étrangères, le journal conservateur Yedioth Ahronoth a relayé cette enthousiaste confidence :
« Nous sommes dans la pire situation que nous ayons jamais connue et le monde n’est pas avec nous. Depuis novembre 2023, le monde n’a vu que des enfants palestiniens morts et des maisons détruites. Israël n’offre aucune solution ni aucun plan pour le lendemain, seulement la mort et la destruction. Le boycott silencieux existe, il va s’étendre et s’intensifier : nous ne devons pas sous-estimer ce danger ».
Le « danger », hélas, n’aura pas traîné à se concrétiser… à Washington. Le soir du mercredi 21 mai, un individu a tiré sur des employés de l’ambassade d’Israël à proximité du musée juif. Bilan : deux morts. La police a immédiatement arrêté le suspect et placé celui-ci en garde-à-vue. « Avant la fusillade, le suspect faisait des allées et venues à l’extérieur du musée. Il a approché un groupe de quatre personnes, sorti une arme de poing et ouvert le feu », a déclaré Pamela Smith, la cheffe de la police de Washington. La police a aussi identifié l’homme comme étant Elias Rodriguez, 30 ans, originaire de Chicago, et confirmé que, lors de son arrestation, le suspect avait crié : « Libérez, libérez la Palestine ».
Au nom de nos centenaires
En cette année du 100ème anniversaire de la naissance de Malcolm X (19 mai 2025) et de celle de Frantz Fanon (20 juillet 2025), il nous a paru important, à Finkapé Roots, de déplier un lien de solidarité particulier, une résistance afro-antillaise si peu médiatisée. Via une intervention récente du célèbre animateur et producteur audiovisuel Claudy Siar.
En utilisant les mots justes, pas ceux qui dévaluent ou minimisent, l’homme, ou plutôt le bonhomme, a dénoncé le génocide en cours comme la déportation annoncée des Palestiniens de Gaza. Il faut du courage pour exprimer ce type de convictions, face caméras, dans une France qui – comme l’État d’Israël – risque de sombrer sous la coupe de l’extrême-droite après les présidentielles 2027…
Le 10 mai, l’humaniste guadeloupéen a aussi interpellé les citoyens afro-descendants d’Europe et d’Afrique francophones, des Caraïbes et d’ailleurs. Particulièrement celles et ceux qui restent insensibles à l’injustice et aux souffrances faites aux Palestiniens. Pour des raisons individualistes, auto-protectrices ou parce qu’au Congo (RDC), au Soudan ou en Haïti, il y aussi des massacres répétés de femmes et d’enfants, donc…
« Certains, sur les réseaux sociaux, me disent : ‘Claudy, tu défends les Palestiniens, ce n’est pas notre combat.’ Vous vous trompez ! C’est justement Notre combat ! », répond Claudy Siar, comme inspiré par une phrase transmise à Frantz Fanon et reformulée par le penseur décolonial dans son livre « Peau noire, masques blancs » [« Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous » ou « simplement » résumé par Fanon : « un antisémite est forcément négrophobe » – Éditions du Seuil, 1952, rééd. 1971, p. 98].
« Ce qui est commis contre les Palestiniens, c’est ce qui a déjà été commis contre nos Ancêtres, commis du temps de la colonisation », poursuit Claudy Siar. « Si nous restons passifs face à cela, ça veut dire que nous ne respectons pas nos contemporains, mais surtout, nous ne respectons pas nos Ancêtres qui ont subi la même chose ; cela veut dire que, demain, on peut tout faire contre nous, tout perpétrer contre nous ! »
Conscient d’avoir mis en danger la suite de sa carrière audiovisuelle dans certains médias blancs et sionistes, le quinquagénaire averti :
« Ce qui est perpétré contre les Palestiniens peut nous arriver. N’oubliez jamais que l’Europe est l’épicentre des pires crimes contre l’Humanité… Le racisme est déjà au cœur de l’Exécutif français, avec un Bruno Retailleau [actuel ministre de l’Intérieur] qui parle de « régression ethnique » en ce qui nous concerne, au regard des Français que nous sommes ! Voilà pourquoi je veux contribuer à organiser ces mouvements afro-européens pour créer le rapport de forces, nous protéger, protéger et éduquer nos enfants […] Ne vous faites pas d’illusions lorsqu’ils voudront les couper les têtes : ils le feront. En attendant, je suis là. Et vous ? Que faites-vous ? »
On boucle fissa notre article, Monsieur Claudy Siar ! En informant (ou rappelant à) celles et ceux qui ont lu jusqu’ici que, le 12 mai dernier, l’association JURDI (Juristes pour le Respect du Droit International) a mis en demeure l’Union européenne pour « manquement à son obligation de prévention de génocide à Gaza » …
Peut-être qu’un jour, sous une lumière paisible, avec un vibrant sentiment de Justice, on se dira : finalement, c’est vrai que « les petits ruisseaux font les grandes rivières ».
Olivier Mukuna
© Finkape Roots
Diplômé d’un Master en Journalisme et Communication de l’Université Libre de Bruxelles (ULB, 1997), le journaliste et essayiste Olivier Mukuna a travaillé pour une quinzaine de médias belges, français et luxembourgeois et signé plusieurs productions audiovisuelles. Il est spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux questions décoloniales et à l’actualité sociopolitique des citoyens afro-descendants en Europe.
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