Sandrine Gashonga : « On ne lutte pas contre le racisme avec une rhétorique managériale »

Sandrine Gashonga, 47 ans, formatrice et activiste antiraciste et féministe décoloniale.

Après la France et la Belgique, le gouvernement luxembourgeois s’apprête à lancer son « Plan d’Action National contre le racisme » (PAN AR). Avant de l’officialiser, certaines associations ont pu faire part de leurs suggestions envers la version provisoire du Plan que Finkape Roots a pu se procurer. Screening du futur PAN avec Sandrine Gashonga, experte dans la lutte contre le racisme. 

Finkape Roots : Avez-vous été consultée par les Autorités luxembourgeoises afin de contribuer à la rédaction du Plan d’action contre le racisme (PAN AR) ?  

Sandrine Gashonga : Oui, en juin 2023, l’Asbl Lëtz Rise Up (actuellement en dissolution) a été sollicitée par le MIFA [Ministère de la Famille, des Solidarités, du Vivre-ensemble et de l’Accueil] afin de faire partie du Comité d’accompagnement de la rédaction du PAN, composé de plusieurs Asbl actives dans la lutte contre le racisme. 

Les actions réalisées dans le cadre de cet accompagnement ont consisté à tenir un stand lors de l’édition 2023 du Salon du logement ainsi que la co-rédaction d’un glossaire intitulé : « Glossaire non-exhaustif de l’antiracisme et des discriminations ethno-raciales ». Le PAN y fait référence dans son introduction. J’ai personnellement assisté aux réunions du Comité qui ont été organisées par le MIFA en 2024, dont la plupart portaient sur l’organisation du stand au Salon du logement.

Lors d’une réunion en novembre 2023, nous avions décidé qu’un atelier réunissant le Comité d’accompagnement serait organisé afin de faire une lecture/révision du document contenant les actions du PAN. 

En décembre 2023, en réponse à ma question sur la date à laquelle cet atelier serait organisé, Mariana Muzzi nous a annoncé sa décision, unilatérale, de recueillir les opinions des Asbl via des réunions bilatérales (Lëtz Rise Up, One People, ASTI et CLAE)… Or, je n’ai jamais eu de discussion sur le fond – c’est-à-dire relative aux actions du PAN – avec Madame Muzzi, et nous n’avons pas été informées du contenu des autres réunions.

Face à ce constat, Lëtz Rise Up a proposé à One People de faire des propositions d’actions concrètes pour compléter et amender les actions identifiées par le MIFA (*). Celles-ci concernaient le soutien aux victimes, le travail et le logement (le volet sur l’éducation ne figurait pas encore dans le document provisoire). Nos propositions ont été transmises au MIFA en avril 2024.

Sandrine Gashonga lors d’une de ses formations sur les conséquences psychologiques et physiques du racisme structurel.
Finkape Roots : Que pensez-vous, globalement, du fort long processus de mise en place du PAN ? 

Sandrine Gashonga : 22 ans ! Il aura fallu tout ce temps à partir de la Conférence de Durban pour que le Luxembourg rédige enfin un plan d’action national contre le racisme… 

Selon moi, ce retard s’explique sans doute par plusieurs facteurs : l’influence croissante des discours racistes ou nationalistes qui pousse une grande partie des politiques à éviter le sujet du racisme ou à le traiter de façon superficielle ; un agenda électoral défavorable, avec des élections législatives fin 2023 et des élections européennes en juin 2024 ; et, enfin, le problème de la nécessité d’une coordination interministérielle, impliquant une lourdeur administrative.

Un tel retard, pour des raisons de confort politique ou administratif, est inacceptable, car il revient à instrumentaliser la lutte antiraciste, et à renforcer sa banalisation. Cela revient à dire aux personnes concernées : « Vous devez continuer à souffrir en silence, vous devez continuer à attendre ». Autrement dit : « Vous êtes des citoyens de seconde zone ». Il s’agit là d’une forme de violence institutionnelle qui trahit les engagements publics pris envers les populations concernées.

Finkape Roots : Certains détracteurs craignent une nouvelle « opération cosmétique » du gouvernement avec peu ou pas d’incidences transformatrices sur les diverses discriminations que subissent au quotidien les racisé.e.s. Quelles sont vos craintes envers « l’efficacité » annoncée du PAN ?  

Sandrine Gashonga : La méfiance est légitime face à toute politique antiraciste institutionnelle lorsqu’elle émane d’un État qui, historiquement, a refusé de reconnaître la réalité du racisme structurel sur son territoire. Elle est d’autant plus légitime qu’aucune des actions que nous avons proposées avec l’Asbl One People n’a été retenue [lire la liste de ces actions en fin d’article (*)].

Je regrette que le PAN dans sa version actuelle adopte une rhétorique managériale de la diversité. Le caractère flou de la notion de « vivre-ensemble » – qui est l’une des références du PAN – est problématique. A plus forte raison, le contexte de son émergence dans le discours public : soit la montée globale de l’association entre terrorisme et Islam, ou radicalisation et Islam, se révélant comme le symptôme d’une islamophobie ambiante dans le monde occidental.

Je regrette également que le Luxembourg ait choisi de ne pas collecter des données sociodémographiques ou socioéconomiques ventilées par origine raciale ou ethnique auto-déclarée. Recueillir des données sur l’appartenance ethno-raciale permettrait de mesurer les iniquités en matière de santé, d’éducation, de logement ou d’emploi dues au racisme, de responsabiliser les organisations et de suivre les progrès.

Toutefois, je suis consciente qu’une telle collecte de données pourrait causer des préjudices si elle n’est pas effectuée de façon appropriée. Dès lors, ces données pourraient être recueillies efficacement, par exemple lors d’une demande ou d’un renouvellement de carte de sécurité sociale, probablement plus efficient que tout autre type de collecte de données. Les conditions préalables essentielles à la collecte de données sur l’appartenance ethno-raciale incluent gouvernance et souveraineté de ces données, reconnaissance et mitigation du risque de mésusage des données, et transparence, responsabilité et engagement à lutter contre les iniquités.

Enfin, il faut souligner le manque de volonté politique et d’investissement du Luxembourg pour la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine proclamée par l’Assemblée générale de l’ONU, en décembre 2014, sous le thème « Reconnaissance, justice et développement ». Cette décennie proposait pourtant un cadre d’action destiné à inciter les États à corriger les injustices sociales issues de l’histoire et à combattre le racisme, les stéréotypes et les discriminations raciales subies par les personnes d’ascendance africaine. La seconde décennie, proclamée pour la période 2025-2034, aura-t-elle la même « destinée » ?

Finkape Roots : Au vu du processus « d’accouchement » comme du Plan d’Action quasi-définitif, on a le sentiment que le gouvernement luxembourgeois n’a toujours pas choisi entre antiracisme moral et antiracisme politique : qu’en pensez-vous ?

Sandrine Gashonga : Non, le gouvernement a tranché… en faveur de l’antiracisme moral. A cet égard, comme je vous l’ai dit : toutes nos propositions d’actions liées à l’antiracisme politique ont été rejetées. Sans aucune exception !  

Le fait de décider de faire principalement reposer le PAN sur la sensibilisation, la formation des acteurs et le vivre-ensemble interculturel, la production de labels et de vidéos, sans jamais s’attaquer aux rapports de pouvoir ni aux logiques systémiques qui produisent le racisme, reste problématique. 

Le risque étant de traiter le racisme comme un « malentendu interpersonnel » plutôt que comme un dispositif politique.

Finkape Roots :  Que faudrait-il prioritairement modifier pour que le PAN ait plus qu’une chance de « porter ses fruits » ? Pour que ce Plan s’attaque réellement aux mécanismes structurels du racisme au Luxembourg ?

Sandrine Gashonga : Les actions proposées par Lëtz Rise Up et One People comprenaient des actions structurelles (renforcement des associations, mesures positives dans le domaine du travail ou vérification des critères d’attribution des logements sociaux) … Ce genre d’actions restent indispensables pour lutter contre les discriminations raciales.

L’absence de mécanismes juridiquement contraignants, est également un problème. La publication de rapports ou l’organisation de campagnes de communication ne suffisent pas à garantir des changements concrets dans les institutions (école, police, logement, justice, emploi…). A fortiori, si les acteurs publics ne sont ni sanctionnés, ni véritablement évalués.

La rédaction de ce PAN donne l’impression que les organisations « community-led » (composées de personnes concernées par le racisme) ont été instrumentalisées : invitées à témoigner ou valider des mesures, mais pas à être associées au pouvoir de décision, ni même reconnues comme expertes du racisme qu’elles subissent. Qui parle ? Qui écrit ? Qui tranche ? Tant que les personnes concernées sont reléguées au statut de cibles ou de bénéficiaires – et non de co-architectes -, il ne peut y avoir de transformation radicale.

Je regrette aussi que le racisme n’ait pas abordé dans ses formes spécifiques : islamophobie, antitsiganisme, racisme anti-asiatique, anti-Noirceur ou afrophobie… 

Or, dans les espaces publics et militants comme dans les institutions, les personnes perçues comme noires, musulmanes ou rom, ainsi que les migrants subissent un niveau particulier de violence symbolique, structurelle et physique. Ignorer cette spécificité revient à invisibiliser les expériences les plus brutales du racisme. Bien qu’il existe un certain nombre d’indicateurs communs à toutes les communautés touchées, celles-ci endurent le racisme différemment et requièrent donc des actions spécifiques. 

Je note également l’absence d’informations sur le budget qui sera alloué au PAN. Un PAN ambitieux a besoin de ressources appropriées pour garantir la mise en œuvre de toutes ses dispositions. Or, ce Plan Antiraciste, dans sa version actuelle, ne fait aucune référence au budget qu’il entend allouer à sa stratégie ; ce qui représente une lacune notable.

Je regrette enfin que d’autres domaines essentiels n’aient pas été inclus dans le PAN, tels que la santé, la mémoire collective et l’espace public. Concernant la mémoire collective et l’espace public, par exemples, il aurait été judicieux d’inclure des actions relatives au groupe « Colonial History of Luxembourg (COLUX) », de l’Université du Luxembourg, dirigé par Denis Scuto, dont l’objectif est la recherche sur le passé colonial du Luxembourg, et notamment l’accès à toutes les archives.

Propos recueillis par Olivier Mukuna

© Finkape Roots

Diplômé d’un Master en Journalisme et Communication de l’Université Libre de Bruxelles (ULB, 1997), le journaliste et essayiste Olivier Mukuna a travaillé pour une quinzaine de médias belges, français et luxembourgeois et signé plusieurs productions audiovisuelles. Il est spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux questions décoloniales et à l’actualité sociopolitique des citoyens afro-descendants en Europe.

(*) Propositions d’actions des asbl One People et Lëtz Rise Up concernant la rédaction du PAN : 

Pour le soutien aux victimes

  • 1. Lutter contre la diffusion dans les médias et les discours politiques de messages stigmatisant les minorités ethniques – proposer une charte antiraciste au conseil de presse
  • 2. Assurer le suivi de l’implémentation des recommandations du Centre à l’Égalité de Traitement (CET) et de tout autre organisme pour lequel la discrimination est un enjeu. Ainsi, une instance législative, ou même le délégué interministériel chargé de la coordination des politiques de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBTIQ+, assurera ce suivi. Ce suivi se traduira par la rédaction d’un rapport qui sera discuté et adapté par les ministères compétents, en collaboration avec les la société civile.
  • 3. De mettre à disposition du public un numéro unique de signalement des discriminations ainsi qu’un site internet (plateforme unique de signalement incluant toutes les Asbl) sur lequel il pourra retrouver toutes les informations utiles en cas de discrimination. Cette plateforme devra porter un nom clair et simple afin de faciliter l’accès au public, par exemple : « STOPDISCRIMINATION.LU » OU « DISCRIMINATION.LU », et pourra être administrée par le CET ou tout autre organisme compétent en matière de discrimination. Elle devra comporter, entre autres, la liste des organisations pouvant être saisies, la liste des avocats spécialistes, ainsi que des outils et des bonnes pratiques sur la prévention de la discrimination, accessibles au public de manière libre et gratuite.
  • 4. Attribuer aux associations agréées les moyens nécessaires à la bonne gestion des saisines ainsi qu’à la sensibilisation et la formation de leurs équipes.
  • 5. Favoriser une collaboration plus étroite et régulière entre le CET et les autres acteurs de la société civile compétents en matière de discrimination, par exemple à travers des rencontres trimestrielles.
  • 6. Attribuer un pouvoir d’ester en justice et d’investigation au CET, c’est-à-dire le pouvoir d’exiger la production de documents et autres éléments, de faire saisir de tels éléments et d’interroger des personnes. On inclut également le test en situation.”

Pour le monde du Travail

  • 1. Sensibiliser les membres du système judiciaire aux mécanismes de la discrimination à travers des formations.
  • 2. Rendre contraignantes des mesures positives, c’est-à-dire, des mesures spéciales pour permettre aux groupes particulièrement exposés à la discrimination de postuler sur un pied d’égalité avec les autres et paliers. Ces mesures comprendront notamment la promotion des offres d’emplois auprès de groupes cibles spécifiques; offrir des programmes de soutien à certains candidats lors d’une procédure de candidature (par exemple, une formation préliminaire expliquant comment les candidats peuvent postuler avec succès); organiser des stages réservés à certains groupes exposés à la discrimination en y liant une garantie pour l’emploi en cas d’évaluation positive du stage; octroyer une prime aux salariés qui recommanderaient avec succès une femme ou une personne appartenant aux groupes minorisés à un poste à responsabilité, ou recruter sur la base de critères particuliers comme la maîtrise d’une langue rare” . 
  • 3. Permettre à la partie civile l’accès aux éléments de preuve détenus par l’employeur en adoptant un rôle actif, que ce soit par le biais de mesures d’instruction que le juge peut ordonner spontanément ou par son rôle avant tout procès.

Pour le Logement

  • 1. Étendre les compétences de la Commission des Loyers à la plainte pour discrimination au logement. 
  • 2. Mettre en place des « commissions paritaires locatives » composées de propriétaires et de locataires et qui reçoivent les missions suivantes : organiser une médiation locative, mettre en place des grilles objectives de loyer et rédiger un bail type. Ces commissions offriraient un lieu de concertation où locataires et bailleurs pourraient se rencontrer dans un processus de résolution de problèmes communs ; ceci, dans une meilleure compréhension des logiques propres à chacune des parties (comme cela se fait, par exemple, en Belgique).
  • 3. La répression ne pouvant jamais, à elle seule, éradiquer la discrimination, des mesures plus structurelles sont aussi nécessaires, comme des logements abordables en suffisance. 
  • 4. Vérifier les critères d’attribution des logements par les offices sociaux afin d’éviter toute discrimination basée sur la race. Étant-donnée l’offre publique dans son ensemble, sa diversité et la segmentation institutionnelle qui la sous-tend, les risques de discriminations sur des bases ethno-raciales sont réels, particulièrement pour les personnes qui maîtrisent moins bien l’une des langues nationales. 
  • 5. Garantir la lisibilité du secteur (qui fait quoi ?), la publicité et l’accessibilité systématique des règlements à travers des dispositifs tels que le guichet unique ou une cellule logement qui pourraient contribuer à informer, savoir où trouver l’information, comprendre les règles (d’inscription, d’attribution, de réinscription…), qui sont autant d’étapes à maîtriser pour espérer accéder un jour à un logement public.  
  • 6. Mettre en place une enquête à grande échelle spécifique aux questions de logement au Luxembourg analysant toutes les étapes de la location et permettant de s’intéresser aux minorités raciales.
  • 7. Harmoniser et assouplir la procédure d’enregistrement et de renouvellement de la candidature pour le logement public, en vue de protéger les droits des candidats locataires et d’éviter les effets cumulatifs de circonstances souvent liées à la précarité, à l’origine ethno-raciale ou à la non connaissance des langues des ayants droit.

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