« Fanon » : esthétique réussie et omissions coupables

Le 27 avril, à l’Utopia, une projection du film « Fanon » a débouché sur un débat riche en rebondissements. Voguant sur un bouche-à-oreille efficace et une promo numérique intense, le biopic suscite l’intérêt au Luxembourg et en France. Mais est-il à la hauteur du fond décolonial mobilisé par Fanon durant sa courte vie (1925-1961) ? « Dans une relative opacité  », la transmission imagée de l’héritage du penseur révolutionnaire est-elle « remplie ou trahie  » ? Autant de questions auxquelles ont répondu Norman Ajari et… la fille de Frantz Fanon. 

« Déjà, le film est beau ! C’est une belle œuvre. La question de la violence est aussi traitée de belle manière. Je trouve intéressants les thèmes de réflexion, amenés dans le film, sur ce qui fonde notre humanité commune, sur ce que fait la colonisation sur le colonisé et le colon, sur l’aliénation du colonisé et du colon ou sur la question de la lutte contre la colonisation ». 

Ces mots sur « Fanon » n’ont pas été prononcés par un critique de cinéma mais par un député français de l’Assemblée Nationale, Antoine Léaument (LFI). Distribué en France (plus de 200 salles) et au Luxembourg (une dizaine de salles) mais pas en Belgique ni en Suisse, le « Fanon », réalisé par Jean-Claude Barny, a trouvé son public (plus de 100 000 spectateurs en 1 mois) et évité une rapide disparition de l’affiche.  

Un bel exploit, tant, 64 ans après la mort du révolutionnaire martiniquais, son œuvre reste mal connue ou suscite une nauséabonde hostilité. Tenant compte de ces vieilles « données », le biopic de Barny se focalise sur la période algérienne de Frantz Fanon (1953-1956), son exercice de la psychiatrie en « Algérie française », sa lutte anticoloniale et l’écriture de son dernier livre : « Les damnés de la terre » (1961). Célèbre ouvrage prémonitoire et furieusement d’actualité ; salué et étudié à travers le monde depuis la fin des années 60 mais… trop longtemps invisibilisé ou conspué en France ; pays européen dont les Autorités ont encore beaucoup de mal à reconnaître les crimes coloniaux français perpétrés en Algérie, au Cameroun ou au Vietnam.

Ingénieure en mathématiques appliquées et diplômée en études africaines, Charlotte-Camille Ibikéyé a organisé et animé, le 27 avril, une projection-débat sur le « Fanon » au Cinéma Utopia, dans le centre du Luxembourg. Invités à l’évènement, deux des membres de la Fondation Frantz Fanon : le philosophe Norman Ajari, auteur d’une thèse de doctorat sur Fanon et la présidente de la Fondation, Mireille Fanon, la fille du penseur révolutionnaire. 

Omissions et déception 

Après le générique de fin, les lumières rallumées dans l’Utopia, la déception se lit sur plusieurs visages. Le biopic de Barny n’a pas rempli toutes ses promesses et laisse sur sa faim décoloniale ou intellectuelle. Norman Ajari enchaîne : « Ce n’est pas un naufrage cinématographique. Je pense que ce film a des qualités et des défauts. La photographie est très belle ; l’aspect plastique du film est très réussi. Barny est un vrai réalisateur qui sait signifier des choses par l’image. Par exemple, le discours anticolonialiste tenu, dans une grange, par Abane Ramdane, le militant du FLN [Front de Libération Nationale algérien] : il y a quelque chose de viscéral, de juste, qui passe aussi par l’image. »  

Le philosophe déroule ensuite ses critiques : « La plupart des dialogues sont très mal écrits. C’est vraiment cliché à fond ! Et ce n’est pas une question d’interprétation : tous les acteurs et actrices sont bons dans ce film. Non, il y a un réel problème d’écriture, de dialogues mal écrits. Exemple : la scène où Fanon plaide auprès du directeur de l’hôpital pour aménager un terrain de football pour les patients. Le directeur le regarde et lui répond : « Vous êtes un homme seul, Fanon ! » On se croirait dans un film hollywoodien des années 80 : franchement, ça ne va pas du tout. Tout le film est parsemé de ce genre de « punchline » qui tombe à plat. C’est un film réalisé par des cinéastes qui ont un sens esthétique mais aucun sens littéraire. Et pour parler de Fanon, c’est dommage ». 

Si certaines séquences sont poignantes et remarquablement filmées – telle celle de la mère d’un des patients algériens, enlevé et très probablement tué par les soldats français, qui vient exprimer son désarroi au psychiatre martiniquais -, la « révélation essentielle », issue de lutte anticoloniale de Fanon, est absente du film de Barny. 

« Si ma vie a le même poids que celle du colon, son regard ne me foudroie plus, ne m’immobilise plus, sa voix ne me pétrifie plus. Je ne me trouble plus en sa présence. Pratiquement, je l’emmerde. Non seulement sa présence ne me gêne plus, mais déjà, je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autres issues que la fuite. », écrivait pourtant Fanon dans « Les damnés de la terre ».

A gauche, Norman Ajari, philosophe et professeur à l'Université d'Edimbourg (Ecosse) ; à droite, Mireille Fanon, présidente de la Fondation Frantz Fanon et activiste.

Micro-agressions contre la fille de Fanon

Suite à une question de Gustave, spectateur afro-descendant de l’Utopia, Mireille Fanon s’apprête à faire quelques « révélations essentielles » sur le travail « préparatoire » de Jean-Claude Barny. « Dans ce film, le personnage de Fanon affirme qu’il n’a pas connu sa fille. Dans la réalité, c’est faux ! J’ai connu mon père. », démarre la présidente de la Fondation Frantz Fanon.   

D’un ton calme et déterminé, Mireille Fanon poursuit dans un silence de cathédrale : 

« Il y a déjà plusieurs années, mon fils – via un de ses amis qui travaillait dans la boîte de production de Barny – m’a appris que ce réalisateur allait faire un film sur son grand-père. Je me suis donc procurée le contact et j’ai tout de suite appelé Jean-Claude Barny pour lui demander que l’on se rencontre. Cela me paraissait normal. Il ne m’a jamais répondu. Ni à mes appels ni à mes mails, pendant des années… Jusqu’en 2024 où il m’a téléphoné. Pour me dire que le film était terminé, qu’il avait bien rencontré mon demi-frère Olivier et qu’il était désolé de ne pas m’avoir rencontrée. Il a fini par s’excuser platement parce que je lui ai répondu que son attitude était inadmissible ! Il m’a aussi envoyé le lien numérique d’une copie de son film que j’ai visionné. Je lui ai signalé la faute me concernant : j’ai vu et connu mon père étant enfant, et je pouvais le lui prouver. Il a jugé qu’il ne pouvait plus rien modifier, que cela coûterait trop cher à la production… Donc, pour moi, Barny, ce n’est pas très intéressant. » 

Quant au biopic, elle estime qu’il contient « une forme d’héroïsation de Fanon qui, à certains moments, m’a gênée ». « Par exemple », poursuit-elle, « Olivier est né en France et, dans ce film, on le fait naître en Algérie. C’est curieux. Ensuite, à la fin du film, Fanon est enterré par des paysans algériens à proximité de la frontière tunisienne. En réalité, mon père est mort aux Etats-Unis, dans l’hôpital de Bethesda, à côté de Washington. Ensuite, son corps est arrivé en Algérie, dans un cercueil plombé, et a été porté en terre par des soldats de l’ALN [Armée de Libération Nationale algérienne]. Moi qui ai eu entre les mains les photos des soldats qui portaient le cercueil de mon père, je vous assure que c’est d’une autre force picturale et évocatrice que la fin de ce film… ».  

Dans une récente interview sur le net, Jean-Claude Barny a été questionné sur son éventuelle « rencontre avec la famille de Fanon ». Voici des extraits de sa réponse donnée à Grice TV 

« La première personne que j’ai été voir pour faire ce film, c’est Olivier Fanon [fils et second enfant de Frantz Fanon]. Moi, je ne peux pas entamer un sujet si je n’ai pas la conscience et l’aval de qui je parle. Quand je parle de quelqu’un, je vais voir la personne… J’ai donc vu Olivier et lui ai expliqué que je voulais faire un film sur son père. Le rendez-vous était prévu pour 1 heure mais cela a duré 4 heures. Parce qu’Olivier m’a raconté beaucoup de choses dont l’importance de sa mère. Dans tous les livres de Fanon que j’avais lu, Josie Fanon était complètement invisibilisée […] Je comprends que Josie, une femme blanche, a eu une importance fondamentale dans la structure de Fanon. J’ai donc essayé de construire un film à plusieurs étages […] et de faire remonter tous ceux qui avaient été invisibilisés ». 

Chacun appréciera…     

Radio J ou la faute politique 

Prenant le micro, Mourad, spectateur franco-algérien et frontalier travaillant au Luxembourg, se dit « choqué ». Il estime le biopic de Barny « dégradant et insultant ». « Mes parents sont de la génération de 1940 et nous ont raconté l’Algérie sous occupation coloniale, puis la guerre d’indépendance », poursuit le trentenaire. « Dans ce film, on a l’impression qu’il ne se passe rien : on tue des résistants mais pas un seul civil… C’est très insidieux d’un point de vue symbolique. J’ai eu l’impression que c’était un descendant de colon français qui avait réalisé ce film. En plus, Barny a cru utile d’aller faire la promo de son film sur Radio J ? »

Le média français Radio J est une radio communautaire juive sur laquelle les journalistes nient ou relativisent fortement le génocide en cours à Gaza. Autrement dit : aller défendre son film sur un intellectuel anticolonialiste majeur dans une radio qui soutient inconditionnellement un Etat colonialiste et génocidaire, oui, Jean-Claude Barny l’a fait… Une faute politique notamment fustigée par nombre de Franco-Algériens pour qui Frantz Fanon demeure une figure sacrée de la guerre d’indépendance (1954-1962).  

Commentant la « connerie » de Barny, Norman Ajari ajoute : « Soyons clairs, la ligne de Radio J ne diffère pas de celle de la plupart des autres radios et télévisions françaises. Se focaliser sur Radio J tend à nous faire oublier que la négation du génocide palestinien est hégémonique, aujourd’hui, partout en France ! »

Des propos qui déclencheront l’ire d’un autre spectateur afro-descendant, s’acharnant à « nuancer » voire falsifier l’observation du philosophe ; qui ne nécessite, pourtant, plus la moindre démonstration depuis près de deux ans…

Mireille Fanon-Mendès-France, 71 ans, fille aînée de Frantz Fanon.

En digne fille de son père – dont l’oeuvre anticoloniale vibrait intensément dans l’Utopia -, Mireille Fanon a mouché l’importun. « Monsieur, sans parler des médias, il suffit d’évoquer l’Etat français : celui-ci ne dit rien, depuis des mois, contre ce génocide ! », tonne la présidente de la Fondation Fanon. « Lorsque l’avion de M. Netanyahu survole le sol français alors qu’il a contre lui un mandat d’arrêt émis par la Cour Pénale Internationale [CPI] pour crimes de guerres et crime contre l’Humanité, l’Etat français le laisse passer et ne l’arrête pas ! », ajoute la septuagénaire. 

« En droit international, la responsabilité des Etats, ça existe ! Et quand on fournit une aide à la perpétuation d’un génocide, comme la France qui envoie à l’armée israélienne du matériel militaire utile à la fabrication d’armes, l’Etat français se rend complice de ce génocide qui se déroule sous nos yeux… Quant à Barny, qui va défendre son film à Radio J, c’est lamentable et tout à fait répréhensible ! »   

Fausse personnalité et nuancer à tout prix 

Au sujet du travail clinique de Frantz Fanon, Norman Ajari développe sa démarche « très éloignée de la psychanalyse classique ». 

« Les concepts de la psychanalyse et l’idée d’inconscient ont aidé Fanon dans son engagement envers la lutte de libération. Fanon participe d’une tradition de penseurs révolutionnaires noirs qui ont utilisé les concepts de la psychiatrie pour faire des diagnostiques de la société. Non pas en mettant les gens sur un divan mais en observant les interactions de la vie quotidienne. C’est ce qu’on lit dans « Peau noire, masques blancs » (1952) : des interactions quotidiennes entre des individus et le type d’interpellation raciste que l’on voit un peu dans le film de Barny. Pour Fanon, il s’agissait de systématiser cela et voir ce que ça nous dit sur la société. » 

En 2014, la thèse de doctorat soutenue par Norman Ajari en Philosophie s’intitulait : "Race et violence : Frantz Fanon à l’épreuve du postcolonial".

Si l’aspect psychiatrique est mieux décliné dans le biopic, le philosophe déplore une absence de « boussole politique » : « Il s’agit d’un film intégrationniste qui tente d’aplanir les différences et toute aspérité. Il y a, chez Jean-Claude Barny, une volonté d’être plus nuancé que la situation matérielle ne l’exige. C’est dans cette idéologisation de la nuance qu’on perçoit le manque de fond politique de son film. » 

Et Ajari de poser cette conclusion : « Contrairement à ce que suggère le biopic, Fanon n’était pas un homme qui doute de tout, en permanence, et certainement pas de ses convictions anticoloniales. Il les avait déjà forgées avant d’arriver à l’hôpital de Blida… là où démarre le film de Barny. C’est ce que je n’aime pas : non seulement la personnalité de Fanon n’est pas conforme à ce qu’il a été mais il fait le choix d’une personnalité fausse de Fanon. C’est-à-dire celle d’un « Tintin ». D’un personnage trop lisse. J’aurais préféré voir un Fanon exprimer davantage de colère, davantage de détermination. Ces aspects fondamentaux sont quasi absents du film alors qu’ils sont constitutifs de la personnalité comme de l’œuvre de Frantz Fanon. » 

Charlotte-Camille Ibikéyé, ingénieure de formation et animatrice indépendante de "conférences originales", elle a vécu à Londres, New-York, Paris ou Abidjan avant de s'installer au Luxembourg.

L’indéniable réussite

Pour autant, il faut constater que ce « film d’initiation pour les novices de l’anticolonialisme » a rempli un de ses objectifs : déclencher la curiosité sur et autour de Fanon. 

« Ce qui est une bonne chose », souligne Norman Ajari, avant de confirmer le récent succès fanonien en librairies : « Il y a une augmentation des ventes des livres de Frantz Fanon. Dans la librairie Gibert-Joseph, la plus grande librairie indépendante de Paris, les ouvrages de Fanon sont en tête de gondole. La Fondation Frantz Fanon est en train de réimprimer « Les damnés de la terre » vu l’épuisement des stocks. Surtout chez les jeunes, il y a un fort intérêt à lire Fanon. Et c’est là, la réussite du film. »  

Pour Mireille Fanon, il en faudra infiniment plus pour qu’elle pardonne, un jour, Jean-Claude Barny : « Ecoutez, lorsqu’il m’a appelée en 2024, son film était terminé et devait sortir cette année-là. C’est moi qui lui ai fait remarquer que si son film sortait en 2025, cela coïnciderait avec le centenaire de la naissance de mon père [1925]. Il semblait l’ignorer… et m’a remerciée. C’est fou : vous faites un biopic sur Fanon et vous oubliez sa date de naissance alors qu’on s’approche du siècle d’anniversaire !? Ce type de superficialité en dit long… ». 

Après avoir remercié le CNA (Centre National de l’Audiovisuel), l’Utopia et le coproducteur luxembourgeois de « Fanon », Charlotte-Camille Ibikéyé a conclu la soirée par ces mots : « La pensée de Fanon est universelle, en ce compris sur la libération des peuples et leur droit à disposer d’eux-mêmes. A l’heure actuelle, je pense que Fanon se serait opposé au génocide à Gaza. Fanon est plus contemporain que jamais ! Je rappelle d’ailleurs que ses dernières phrases ont été écrites au sujet de la Palestine et d’Israël. Tout est relié à Fanon. Il est toujours aussi nécessaire de le lire et le relire. »

Olivier Mukuna 

© Finkape Roots

Photos © Julien Maurice Orlandi

Diplômé d’un Master en Journalisme et Communication de l’Université Libre de Bruxelles (ULB, 1997), le journaliste et essayiste Olivier Mukuna a travaillé pour une quinzaine de médias belges, français et luxembourgeois et signé plusieurs productions audiovisuelles. Il est spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux questions décoloniales et à l’actualité sociopolitique des citoyens afro-descendants en Europe.

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