Ytal Joy: “Boycottons toutes les entreprises complices du génocide congolais!”

Samedi passé, c’était la Journée internationale des droits des femmes à travers le monde. Dans la capitale de l’Europe, s’est également tenue une manifestation «en solidarité avec les femmes congolaises» ; victimes de viols systémiques à l’Est de la RDC… Artiste et activiste, Ytal Joy a répondu à nos questions en amont du double événement. Si vous n’avez jamais lu ce que pense une Princesse congolaise, c’est ici et maintenant.  

Finkape Roots : Pourquoi était-ce important, selon vous, de participer, le 8 mars à Bruxelles, à la manif « en solidarité avec les femmes congolaises » ?

Ytal Joy : Parce que nous sommes en guerre et – dans ce contexte qui fait rage depuis si longtemps – la femme congolaise est constamment violée, abusée, maltraitée et piétinée ! Cette journée du 8 mars était donc une opportunité d’accentuer la sensibilisation par rapport à ce qui se déroule à l’Est du Congo ; comme, plus largement, à l’égard du sort de la femme africaine, soumise à bien des déboires. C’est très important de rendre visible ces problématiques dans une période dédiée à la défense des droits de la femme. 

Finkape Roots : Cela va faire 30 ans que le viol est utilisé comme arme de guerre à l’Est du Congo. Sauf erreur, ce 8 mars 2025 était une « première » où le viol systémique en RDC a été dénoncé dans un cadre global de défense des droits des femmes. Pourquoi cet aspect du « drame congolais » a-t-il été si long à être récupéré par les forces du mouvement féministe belge ?

Ytal Joy : J’ai envie de reformuler votre question : « Pourquoi le drame congolais intéresse-t-il ou fait mine d’intéresser une partie de l’opinion publique aujourd’hui ? ».  Et je vous répondrai qu’il y a « à boire et à manger ». Il est vrai qu’il existe, en Europe, un désintérêt par envers ce qui passe en RDC ou une instrumentalisation pour des intérêts politiques. Ce qui fait peine à voir. Cela donne l’impression que notre communauté ne ferait pas partie de l’Humanité… 

Alors, pourquoi cela a été si long avant de vivre cette journée en solidarité avec les femmes congolaises ? Je l’ignore, mais je souhaite me focaliser sur le positif : aujourd’hui, on peut soutenir cette cause et en parler largement. Beaucoup de Congolaises se battent et résistent à l’Est du pays et il était temps qu’elles puissent, en écho, voir et entendre que nous les soutenons ; que la diaspora congolaise et des organismes internationaux appellent à des sanctions et des résolutions concrètes pour les protéger, pour que Justice leur soit rendue.     

Manif du 8 mars 2025 à Bruxelles, avec, en tête de cortège, Maddy Tiembe, activiste belgo-congolaise luttant, depuis plus de 20 ans, pour l'insertion et les droits des femmes.
Finkape Roots : Pouvez-vous nous expliquer les motivations de vos actions à Bruxelles, devant le Conseil européen (24 février 2025) et le Parlement fédéral belge (27 février 2025) ? Vêtue d’une robe blanche, tachée de rouge, les mains peintes de sang, avec un calicot où était inscrit « L’Europe saigne le Congo » : qu’avez-vous voulu dénoncer?

Ytal Joy : J’étais arrivée à un stade où j’étais fatiguée que nos manifs soient autorisées devant les Institutions décisionnaires, le samedi ou le dimanche ; c’est-à-dire lors de jours où elles sont fermées et où rien ne s’y décide. J’ai donc voulu entreprendre une action symbolique et hors week-end.

D’abord, à l’entrée du Conseil européen. Si le parlement européen a appelé à des sanctions contre le Rwanda, la Commission et le Conseil européen restent complices à partir du moment où ils ont des accords commerciaux avec le Rwanda, pays qui alimente la guerre à l’Est de la RDC et pille nos minerais stratégiques. Ce « gentil » paradoxe qui consiste à appeler aux sanctions, d’une part, et à continuer à se fournir en minerais volés en RDC, d’autre part, nous est insupportable !

Ceci explique ma présence à l’entrée du Conseil européen, dans cet accoutrement précis, de 07h à 09h du matin, tandis que leur réunion sur la RDC était fixée à 08h00. Puis, quelques jours plus tard, ma présence devant le Parlement fédéral belge. C’était une façon d’ouvrir une guerre psychologique. Les morts ne parlent plus, mais on peut les faire parler autrement. Le message silencieux, via la symbolique, peut parler plus fort que les mots… Voilà pourquoi j’étais ainsi vêtue et maquillée. Pour interpeller ces officiels qui allaient – une fois de plus – décider du sort du Congo sans les Congolais. 

Mon autre motivation, c’est que je suis la descendante du Roi Yakaumbu Kamanda Lumpungu. Ce souverain congolais qui a été pendu par l’administration coloniale belge, en 1936, et dont notre famille a été privée du corps par la Belgique… 

Jusqu’à ce jour, mon peuple reste privé de la justice, de la liberté et de son indépendance. Bien que tout ce qui concerne le leadership traditionnel soit réduit à rien, moi, j’ai décidé d’honorer ce titre de Princesse, reçu en héritage, et de faire, au minimum, ma part. Voilà pourquoi j’ai choisi cette action et espère que celle-ci pu faire réfléchir ceux qui m’ont vue ces jours-là. 

Action symbolique d'Ytal Joy devant le Parlement fédéral belge, le 27 février 2025.
Finkape Roots : Selon un récent rapport des Nations-Unies, depuis l’occupation de Goma par les milices du M23 fin janvier : « 94% des victimes de viols et violences sexuelles sont des femmes et des filles. Ces violences incluent le viol, le viol collectif, le viol de masse, l’esclavage sexuel, la grossesse forcée, le mariage d’enfants, le mariage forcé et la prostitution forcée »… Malgré une mobilisation ininterrompue de la diaspora congolaise, en Europe et Amérique du Nord, on a le sentiment que la plupart des citoyens n’estiment pas avoir « une part de responsabilité » ; être « en bout de chaîne » du génocide et viols perpétrés en RDC, du simple fait qu’ils possèdent des téléphones et ordinateurs portables fabriqués via le pillage des minerais congolais. Comment expliquez-vous cette longue indifférence citoyenne occidentale ?  

Ytal Joy : Nous sommes, certes, en 2025, mais… il faut toujours se souvenir que l’esclavage était légal ; la colonisation, également ; et aujourd’hui, le néocolonialisme l’est tout autant. Ce dernier est même très bien encadré.  

Ensuite, malheureusement, les répercussions de l’évangélisation du Congo (et de l’Afrique en général) via la « mission civilisatrice » occidentale a fait que le syndrome de Stockholm est toujours présent chez le Congolais. 

Ce qui explique que beaucoup de de Congolais s’en remettent à Dieu. Dernièrement, J’en entendais encore un me dire : « Non, je ne peux pas juger ce que fait Corneille Nangaa au pays ; seul, Dieu le fera ». Or, pour que les choses changent, il ne suffit pas de prier Dieu : il faut accepter sa part de responsabilités. Il est normal de défendre ce qui vous appartient quitte à devoir prendre les armes. Il est désolant de voir tant de Congolais rester spectateurs de leur misère, de leur exploitation, subir cette déshumanisation, sans vraiment réagir ou alors trop timidement. 

C’est là où, nous, la diaspora congolaise, avons une responsabilité décisive. Même dans la précarité, nous sommes mieux lotis, économiquement, qu’au pays et on peut donc lancer des manifs et campagnes de boycott. Hélas, on aime trop dénoncer sans poser des actes concrets porteurs d’efficacité. 

Exemples : nous savons que Apple est complice du pillage de nos minerais, mais on achètera toujours le dernier IPhone sorti pour rester « up to date ». Nous savons que Louis Vuitton est une multinationale du luxe impliquée dans le drame congolais mais on va continuer à acheter leurs produits pour être dignes du « sapeur » congolais… Pourquoi nous, Congolais de la diaspora, ne sommes pas capables de faire couler tous ces entreprises ? 

Tant que nous ne prendrons pas la situation du pays au sérieux ; tant que la plupart d’entre nous continue de consommer ces produits sanglants ; tant que nous ferons partie du problème, eh bien : il ne faut pas s’étonner que nombre de citoyens occidentaux profitent de cela pour traîner à reconnaître leur implication directe et/ou leur responsabilité de consommateur.

Manif du 8 mars 2025 à Bruxelles - crédit photo : Gia Abrassart
Finkape Roots : Le Royaume-Uni, le Canada ou les USA ont appliqué des sanctions contre le Rwanda de Kagame, sponsor financier et militaire du M23. Ce type de pressions est-il suffisant ou les puissances occidentales doivent-elles en faire davantage ?

Ytal Joy : Honnêtement, le discours actuel des pays occidentaux ne me fait ni chaud ni froid… Cette guerre au Congo dure depuis 30 ans et est parfaitement documentée. Il y a une hypocrisie occidentale à se déclarer aujourd’hui « préoccupés » par ce qui arrive en RDC alors qu’il y a eu le rapport Mapping, des dizaines d’ouvrages sur la RDC et, par-dessus le marché, la condamnation inique du journaliste d’enquêtes Charles Onana par un Tribunal français… Les preuves concernant les auteurs et complices du crime perpétré contre le Congo, nous en avons suffisamment ! 

A qui profite le crime perpétré contre la RDC ? Faut-il croire en l’intégrité de ces institutions et des pays à qui, économiquement, le crime profite ? Leurs discours ne sont que poudre de Perlimpinpin et faux-semblants. Regardez le refus du Luxembourg d’appliquer des sanctions européennes contre le Rwanda ainsi que de de suspendre l’accord européen sur les minerais stratégiques avec ce pays. 

Il y aura toujours un « petit filou » occidental pour dire tout haut ce que les autres pensent tout bas… Pour justifier son blocage, le représentant du Luxembourg [Xavier Bettel] a notamment dit qu’il attendait « des preuves ». Or, ils en ont suffisamment ! Combien d’agents de services secrets de pays occidentaux sont en RDC et sont mieux informés de ce qui s’y passe que la plupart des Congolais ? Non, tout cela, c’est du cinéma, du « grand art » occidental.

Il est temps d’arrêter de compter sur les Institutions internationales et les pays occidentaux qui y sont liés. Il s’agit de prendre, entre nous, des résolutions concrètes pour remonter la pente et mettre un terme définitif à cette guerre. Et cela passera également par la traduction en justice des Congolais et étrangers impliqués dans ce long crime contre la RDC.

Ytal Joy aka Princesse Ytal Bena Lumpungu.
Finkape Roots :  Aujourd’hui, les morts à l’Est du Congo sont à nouveau «invisibilisés » dans les médias mainstream francophones. Ces derniers étant obsédés par le rapprochement Trump-Poutine, susceptible d’arrêter la guerre en Ukraine, et par la mise « hors-jeu » de l’Europe… Quelles sont aujourd’hui vos attentes envers l’UE et son leader, la France de Macron, pour faire cesser la guerre au Congo ?

Ytal Joy : Mes attentes envers l’Union européenne et Emmanuel Macron sont très faibles, pour ne pas dire inexistantes. Puisqu’ils font partie du problème. Le minimum qu’ils pourraient faire, c’est rompre cet accord minier qu’ils ont passé avec le Rwanda. Mais ils tergiversent, ils ne le font pas. Cette possibilité de faire pression sur le Rwanda, ils ne l’exercent pas tandis que, chaque jour, des Congolais sont assassinés et des femmes violées… 

J’attends bien plus de la diaspora congolaise à travers le monde ! Que celle-ci s’organise un boycott stratégique d’envergure. Parce que la seule manière de faire plier les complices du drame congolais, c’est de les frapper au portefeuille. Aussi longtemps qu’il le faudra ! C’est un point non négociable pour moi : il faut s’attaquer aux marques et entreprises incriminées dans le pillage économique de la RDC.

Par ailleurs, j’ajoute que si le Rwanda se permet de traiter les Congolais comme il le fait, c’est parce que le régime de Kagame a savamment étudié nos faiblesses. Jusqu’à parvenir à convaincre plusieurs pays occidentaux que leur intervention incessante au Congo vise seulement à assurer leur propre sécurité ; à ne plus revivre le génocide qu’ils ont subi [en 1994]… tout en perpétrant un génocide chez nous depuis trois décennies. Qui fait cela aujourd’hui dans le monde ? A part le Rwanda et Israël. Face à ces crimes néocoloniaux : « Stop beeing the victims ! ». Il s’agit de se prendre en charge – autodétermination ! – et d’attaquer tous les responsables. 

Finkape Roots : Parallèlement à celles du M23, il y a plus d’une centaine de milices qui perpètrent des viols à l’Est de la RDC sans oublier ceux perpétrés par des agents véreux des forces armées et de la police nationale. Face à cette situation, l’Etat congolais – plombé par une corruption endémique – semble dépassé et impuissant. Quelle est votre analyse sur la coresponsabilité de Félix Tshisekedi (et ses gouvernements successifs) dans l’accélération, début 2025, du drame guerrier en RDC ?

Ytal Joy : Dès le moment où sa présidence s’est construite sur un accord douteux avec son prédécesseur [Joseph Kabila = 17 ans de dictature sur la RDC], la suite ne pouvait être que problématique… Ensuite, je n’ai jamais été aussi en colère que lorsque Paul Kagame a été reçu, à Kinshasa, pour les obsèques du père de Tshisekedi. C’était un affront ! Et voir des Congolais accueillir ce génocidaire sanguinaire, c’était trop !  

Si beaucoup saluent aujourd’hui la diplomatie du président Félix Tshisekedi et ses voyages à travers le monde : je n’en fais pas partie. Alors que le Congo était en guerre larvée, il est parti en Allemagne discuter de « sécurité » [en marge du sommet de Munich avec, notamment, un conseiller de Donald Trump et le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévost] … au lieu d’assurer le minimum de confort à nos forces armées (FARDC), déjà scandaleusement sous-payées [selon diverses sources, un soldat congolais est payé entre 80 et 100 dollars par mois] !

Par le passé, Tshisekedi s’est aussi rendu à Kigali pour y faire des déclarations non-indiquées. Au fond, ce président demeure dans plusieurs familiarités qui n’ont absolument pas lieu d’être. Y compris avec le Roi Philippe ; comme s’il cherchait constamment la bénédiction des Belges, nos soi-disant « oncles » ? Comme si les Autorités belges attendaient de lui certaines choses ? 

Ce sont mes interrogations que je dépose ici. Selon moi, ces éléments et d’autres facteurs ont concouru à l’accélération du drame guerrier de ce début d’année. Oui, « ça », c’est sa partie – indéniable – de responsabilité politique.    

Enfin, y a-t-il chez lui un manque de volonté patriotique pour résoudre le problème ?  Parce qu’il ne peut pas déclarer, par exemple, que le Congo a acheté de nouvelles armes pour renforcer sa sécurité et, ensuite, nous voyons des généraux des FARDC fuir devant les attaques du M23 et laisser colonels et soldats livrés à eux-mêmes…

Les services de renseignements et les stratégies militaires auraient dû être au point. Parce qu’il ne s’agit pas d’une guerre apparue du jour au lendemain ! Les Autorités congolaises ne devaient pas se trouver dans « la réaction » mais devaient être proactives, dans « l’anticipation ». Ce ne fût pas le cas. Et c’est d’autant plus grave que d’autres risques sécessionnistes menacent le pays. Aujourd’hui, je crains qu’il n’y ait autant d’armes en circulation au Katanga qu’à l’Est de la RDC… 

Si nous avions, à la tête du Congo-Kinshasa, un homme qui n’a pas peur de mourir, on en serait peut-être pas là aujourd’hui… Non, bien sûr : c’est mieux de s’habiller, de voyager et de pleurnicher. Or, le dirigeant d’un pays n’a pas le droit de pleurer ! Le peuple peut pleurer ; pas la tête ! Le Congo a besoin d’urgence de mesures drastiques. 

En attendant, je continuerai à faire ce que je peux, à mon niveau et avec mes moyens. En espérant que cela puisse impacter ce qui est en train de se jouer au Congo. Pour l’avenir de ma fille, son héritage, et parce que je n’ai pas l’intention de mourir ici, en Europe. Il est de notre devoir de tout faire pour que le Congo devienne un pays où il fait bon vivre et où l’éducation ne soit plus défaillante. 

 

Propos recueillis par Olivier Mukuna 

© Finkape Roots 

Diplômé d’un Master en journalisme et communication de l’Université libre de Bruxelles (1997), le journaliste et essayiste Olivier Mukuna a travaillé pour une quinzaine de médias belges, français et luxembourgeois et signé plusieurs productions audiovisuelles. Il est spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux questions décoloniales et à l’actualité sociopolitique des citoyens afro-descendants en Europe.

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