Lettre ouverte à Patrice Emery Lumumba

Artwork by Audry Mputu

Cher Patrice,

Soixante-cinq hivers ont glacé la terre où ils ont jeté vos cendres. Soixante-trois saisons des pluies ont lessivé le sang du 17 janvier. Et pourtant, ici, aujourd’hui, la plaie est encore fraîche. Elle suinte. Elle suppure. Écrire ces mots, c’est y plonger les doigts et en remuer la lame. Vous nous manquez d’une absence qui est un hurlement sourd dans la poitrine du Congo.

Ils vous ont tué deux fois. Une première, dans la clairière d’Élisabethville, par le feu de la haine et du phosphore. Une seconde fois, chaque jour depuis, par un assassinat plus lent, plus vicieux : celui de votre idéologie.
Ils l’ont embaumée dans les manuels scolaires, drapée dans des discours commémoratifs en toc, réduite à l’image lisse et inoffensive d’un « père de la nation ». Mais nous, qui vivons dans les entrailles de ce pays meurtri, nous savons. Votre idée n’était pas un monument. C’était une tempête. C’était un cyclone de dignité qui devait balayer la compromission, l’humiliation héritée, la mentalité de quémandeur.

Regardez ce qu’ils ont fait de votre rêve, Patrice.
Regardez.
Nos sous-sols sont entaillés de cicatrices à ciel ouvert, des veines de cuivre et de cobalt arrachées pour alimenter la fièvre verte de l’Occident. Les mêmes mains qui ont signé votre arrêt de mort, signent aujourd’hui les contrats de prédation. Le néocolonialisme n’a pas d’odeur de poudre, il sent l’encre des clauses léonines et le parfum du cynisme dans les salons climatisés de Genève ou de Dubaï. On nous parle de « partenaires », mais le canon est désormais économique, et il tire à balles réelles sur notre avenir. L’État que vous vouliez fort, souverain, est devenu un fantôme hanté par des consortiums miniers. Sa souveraineté s’est évaporée comme la rosée au matin sur les concessions des mines.

Et le peuple, Patrice ?
Votre peuple, celui pour lequel vous avez offert votre vie dans un suprême sacrifice ?
Il trébuche dans la boue des bidonvilles de Kinshasa, tandis qu’une poignée de prédateurs en costard roulent en voitures blindées sur les artères défoncées. Il agonise dans l’indifférence à l’Est, où les minerais du sang financent des conflits sans fin, une guerre qui broie des générations. Nous sommes les enfants d’un immense corps géographique qui saigne de toutes ses frontières, et la carte de nos douleurs est un mot écrit sur le parchemin de votre martyre.

Votre dernière lettre à Pauline, votre testament prophétique, est devenue notre fardeau sacré. « L’histoire dira un jour son mot », écriviez-vous.
Mais l’histoire est bègue, Patrice. Elle bégaie, elle se répète, elle tourne en rond dans une spirale infernale de pillage et d’amnésie organisée. Dire votre nom aujourd’hui, ce n’est pas un acte de souvenir. C’est un acte de résistance. C’est refuser la narcose collective. C’est sentir, à chaque syllabe, le goût de fer du sang et de la trahison.

Alors oui, je vous écris avec une douleur qui n’est pas littéraire. Elle est viscérale. Elle est la rage impuissante de l’héritier qui voit le domaine familial dilapidé par des administrateurs véreux. Mon hommage n’est pas une couronne de fleurs fanées. C’est un constat accusateur. C’est un miroir brisé tendu vers notre présent, où chaque éclat reflète un fragment de votre échec – qui est notre échec. Nous avons laissé flétrir la fleur de l’indépendance.

Mais au fond de cette plaie à vif, il reste une braise. Votre colère sacrée. Elle n’est pas morte. Elle couve sous les cendres de nos défaites, dans le regard des étudiants matraqués pour une manifestation, dans le silence têtu des femmes qui tiennent encore les marchés, dans le verbe incendiaire des artistes qui sculptent la révolte dans la langue des rues. Votre héritage n’est pas dans ce qui a été bâti – les murs sont lézardés. Il est dans ce qui brûle encore : l’insoumission.

Alors en ce jour anniversaire, nous ne pleurons pas. Nous saignons. Nous nous tenons debout dans l’hémorragie de l’histoire, avec votre nom comme seul étal, comme unique raison de ne pas sombrer dans le cynisme absolu.

Nous sommes les gardiens funèbres d’une promesse assassinée. Et notre devoir, jusqu’à la dernière heure, est de rappeler, inlassablement, à la face du monde et à la nôtre, le prix de la dignité.

Une dignité qui, pour vous, s’est payée en chair et en os, en cadavre sans sépulture, en un silence qui tonne plus fort que tous les discours du monde.

Avec la ferveur déchirée de ceux qui n’ont rien oublié.

Muda Maxana

© Finkape Roots 

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