24 janvier : Journée mondiale de la culture africaine et afro-descendante . Le souffle vivant d’un continent créatif. https://finkaperoots.com/wp-content/uploads/2026/01/WE-NEVER-WALK-ALONE1.mp4...
Du 13 au 25 janvier se joue « Seven methods of killing Kylie Jenner » au théâtre du Centaure. Avec ce drame intelligent, provocateur et rempli d’humour noir, l’autrice afro-britannique Jasmine Lee-Jones revigore les débats sur le racisme, l'identité noire, les idéaux de beauté ou l'appropriation culturelle. Une œuvre que The Guardian a résumé en 3 mots : « Vif, furieux et drôle ! » Entretien avec Céline Camara, premier rôle d’une pièce qui ambitionne de ne plus quitter votre esprit...
Finkape Roots : Pouvez-vous nous résumer de quoi parle « Seven methods of killing Kylie Jenner » ?
Céline Camara : La pièce se déroule autour d’une étudiante prénommée Cleo, jeune femme noire d’une vingtaine d’année, en train d’écrire une thèse sur le racisme systémique. Pour ce faire, elle s’est barricadée dans sa chambre. Concentrée sur la rédaction de sa thèse, elle s’évade, de temps à autre, sur les réseaux sociaux.
Soudain, elle lit un tweet diffusé par Forbes Magazine (revue qui liste et classe les 40 personnalités les plus riches du monde). Le message indique que « Kylie Jenner, 21 ans, est devenue la plus jeune milliardaire autodidacte de tous les temps ». Très sceptique devant cette info, Cleo décide de l’interroger, de la remettre en question, sur la Twittosphère. En effet : que peut-il y avoir « d’autodidacte » dans l’argent hérité et le privilège blanc ?
Dès lors, va s’enchainer pour elle une « shit storm » sur X (ex-Tweeter), sur fond de saillies autour de l’appropriation culturelle, l’appropriation des codes de la beauté noire par des personnes blanches, le privilège racial blanc mais aussi – via l’intervention de sa meilleure amie Kara, femme racisée au teint clair -, le colorisme, l’identité queer ou la hiérarchie raciale… Voilà, c’est de ces questions, aux intersections, que traite « Seven methods of killing Kylie Jenner ».
Finkape Roots : Vous êtes-vous en partie reconnue dans ce projet théâtral britannique ou y avez-vous suggérer des modifications ?
Céline Camara : Il s’agit d’une pièce écrite en 2019 par la jeune autrice afro-descendante Jasmine Lee-Jones. Ce texte a ensuite été réactualisée quelque fois mais nous avons suivi la dernière version, telle quelle, et en l’interprétant en anglais. Jusqu’à garder le « slang », ou l’argot spécifique londonien, afin de préserver toute l’authenticité du texte.
En tant que comédienne, c’est la première fois que m’est donnée l’occasion d’interpréter le travail d’une autrice noire développant une vision très afro-centrée. Dès la première lecture, j’ai été prise d’un sentiment particulièrement fort, parce qu’il y a beaucoup de choses auxquelles j’ai pu m’identifier : le sujet central, la façon dont les choses sont traitées ou mon vécu de femme afro-descendante dans une société occidentale.
Toutes ces questions liées au racisme, à l’identité noire, au rapport à soi, à son corps, aux références blanches de beauté sont, à mon sens, universelles. Ces interrogations résonnent largement.
Finkape Roots : A travers votre parcours de comédienne, avez-vous enduré des expériences et/ou micro-agressions racistes ?
Céline Camara : Ben, oui… Le racisme systémique, structurel, fait système et se loge donc dans toutes les strates de la vie. Pas seulement dans le domaine professionnel. Dans la pièce, est notamment illustré le fait que le racisme se loge dans le rapport à soi, dans l’intimité, dans l’amitié entre Cleo et son amie ; deux femmes racisées mais qui ont un vécu très différent des micro-agressions racistes, de la question du colorisme et du déni qu’on peut en avoir…
Alors oui, dans mon parcours professionnel, où le corps est mon instrument de travail, le fait qu’il est noir n’est pas « prévu » ; va rarement de soi… Malgré qu’il s’agisse d’un traumatisme encore vif, je vais vous livrer un exemple personnel. Car je pense que cela peut donner une illustration concrète de la charge raciale et des implications du racisme systémique dans mon travail de comédienne.
Il y a deux ans, j’ai participé à une production théâtrale dans laquelle j’incarnais un personnage explicitement racisé / noir. La metteuse en scène et la dramaturge ont décidé de donner une de mes scènes à une autre comédienne blanche. Cela a eu pour conséquences d’invisibiliser la voix du personnage racisé (whitewashing) et a réduit la partition de mon personnage, qui n’apparaissait plus que dans une seule scène : une scène de violence et dénudée… Ce qui revient donc à réduire ce personnage féminin à un corps sexualisé, à une forme de déshumanisation, et à perpétuer l’imaginaire colonial qui réifie.
Ce fût une expérience doublement traumatique. D’abord, il a fallu comprendre ce qui m’arrivait, le nommer, l’expliquer, faire preuve de pédagogie face à l’inaction et sécher les larmes de fragilité blanche de l’équipe tout en montant sur scène en m’exposant dans cette pièce, en réalité problématique.
Avec cette expérience, j’ai appris ce qu’était la charge raciale… J’ai eu l’impression d’avoir été renversée par une voiture et de devoir ensuite conduire l’ambulance. Ma santé mentale et physique en a été érodée pendant de nombreux mois. C’est aussi ça, la charge raciale : un corps et une âme qui s’érodent souvent dans le silence.
Finkape Roots : En 2026, au théâtre comme ailleurs, les professionnels afro-descendants se heurtent encore à un paternalisme décisionnel ou à un entre-soi blanc ? A ce refus, tacite et inavoué, d’inclure pleinement « la diversité » ?
Céline Camara : Le gros problème, pour la plupart des détenteurs décisionnels, c’est qu’ils ne veulent pas analyser ces questions liées au racisme de façon systémique et politique. Ils choisissent de les considérer uniquement sous l’angle de la morale.
Ce qui participe et consolide le tabou persistant sur le colonialisme et l’esclavage. On se dit : « Ces horreurs sont terminées ; le racisme est désormais criminalisé » ; donc, « maintenant, tout va bien »… Or, on n’a pas traité en profondeur la question coloniale, l’acculturation et les violences qui y sont liées, et dont nous avons, toutes et tous, hérité. Tout cela n’est pas compris ni réellement traité dans le débat public et, lorsque certains s’y essaient, cela crée une gêne, un malaise. Dans les faits, on s’efforce de mettre un voile pudique sur tout cela et, lorsqu’on y est contraint, on aborde ces questions de façon très angélique ou moralisatrice.
En placardant « la diversité » comme quelque chose de joli ou d’esthétique, on passe complètement à côté de la remise en cause de la survivance de la hiérarchisation raciale : un phénomène à la base de nos sociétés capitalistes.
Vu qu’il existe peu ou pas de recul sur cette réalité, beaucoup imaginent encore que le racisme ne les concerne pas ; qu’il s’agit uniquement d’une volonté individuelle d’infériorisation d’autrui à condamner. Or, ce n’est pas si simple. Les personnes blanches disposent d’un privilège racial systémique, qu’elles ignorent ou qu’elles nient : il y a des obstacles qu’elles n’endureront jamais tandis que plusieurs d’entre-elles les reproduiront pour d’autres, généralement racisées.
Finkape Roots : En France, votre pays d’origine, l’ancien Premier Ministre Edouard Philippe a récemment jugé que « la colonisation n’était pas un crime » ; avant lui, François Fillon, ex-Premier ministre de Nicolas Sarkozy, résumait la colonisation française à « un échange de cultures »… Face à la croissance de ce révisionnisme, relevant de la suprématie blanche, votre pièce est d’autant plus importante ou fait-elle figure « d’ovni culturel » ?
Céline Camara : Je pense que cette pièce est d’autant plus importante qu’il s’agit d’une œuvre brillantissime, absolument pas manichéenne. En laissant de l’espace à des personnages racisées, vivantes et complexes, qui ont des contradictions, « Seven methods of Killing Kylie Jenner » offre la possibilité de creuser ce racisme insidieux, systémique, ce silence autour d’une haine de soi cultivée par les standards de beauté, cette invisibilisation qui ne dit pas son nom et cette haine en ligne…
Parallèlement, ce projet théâtral traite aussi de la fragilité blanche. Du fait que, souvent, les personnes blanches n’ont pas conscience de leur « blanchité », ne veulent pas s’y confronter car c’est trop inconfortable et décrètent ensuite que « Tout le monde est pareil ! ». Non : tout le monde n’est pas pareil. Notamment du fait de l’histoire coloniale qui a martelé, sur plusieurs siècles, l’hypersexualisation des corps féminins noirs.
Dans cette pièce, il y a de l’esprit, de l’humour, des moments grinçants. Un tout qui donne à réfléchir et ouvre le dialogue pour tout le monde. Cette pièce vise, fondamentalement, à réunir, à apprendre et, peut-être, à réparer.
Avec la montée des extrêmes-droite, en France et ailleurs, je crois que des pièces comme celles-ci sont très importantes et libératrices, pour continuer à s’interroger, à tenter de réveiller des consciences et se battre pour défendre nos valeurs.
Finkape Roots : Il y a 5 ans, lors de « la polémique Capitani » – portant sur une annonce de casting télévisé qui avait été jugée raciste -, vous aviez été la seule comédienne afro-descendante à vous exprimer dans la presse luxembourgeoise. Avec le recul, quel est votre analyse sur cet « épisode » ? Et celui-ci a-t-il contribué à votre choix d’accepter de jouer dans « Seven methods of killing Kylie Jenner » ?
Céline Camara : Il s’agissait d’une série dans laquelle j’ai eu un très petit rôle. A l’époque, lorsque j’ai été interviewée, j’ai pris une position prudente. En gros, j’estimais qu’il fallait « juger sur pièce », attendre la diffusion de la seconde saison de cette série à succès pour juger d’éventuelles implications racistes.
Pour autant, lorsque les associations afro-féministes – Finkape et Lets Rise Up – se sont emparées du sujet, j’ai salué leurs initiatives. C’était pertinent de vouloir questionner les responsables de ce programme – ambassadeur à l’international des séries luxembourgeoises – diffusé sur Netflix. De les interpeller sur l’impression que les personnages racisés de cette série – bénéficiant d’une grande visibilité médiatique – n’évitaient pas les clichés et s’inscrivaient dans un cadre très peu valorisant. Or, nous connaissons l’impact des représentations audiovisuelles sur l’imaginaire collectif. En l’occurrence, la plupart des comédiens noirs interprétaient des personnages liés au trafic de drogue et à la prostitution… Si j’ai estimé qu’il fallait attendre le résultat final, j’ai aussi jugé que la discussion était primordiale et remercié lesdites associations d’avoir lancé un débat… qui n’est clairement pas fini.
A travers ma courte carrière plusieurs expériences ont contribué à la manière dont je me situe aujourd’hui. Au début, j’avais envie de mettre des œillères sur le fait que je suis une artiste dite « noire ». Je voulais travailler, profiter, ne pas revendiquer ou contester. Et puis, le caractère systémique du racisme finit toujours par vous rattraper !
Ce débat, issu de « la polémique Capitani », m’a effectivement marquée. Cela a été l’occasion d’échanges et de réflexions, additionnés à d’autres expériences de théâtre et de cinéma, au bout desquelles j’ai eu cette prise de conscience : « Je ne peux pas être une artiste neutre ; mon corps n’est pas neutre ; ma couleur n’est pas neutre ; et j’ai envie d’embrasser ça ». Cette absence de neutralité s’accompagne également du fait de refuser d’être essentialisée et réduite à ma couleur. C’est aussi ce qui fait sens lorsque je monte sur scène ! Et, logiquement, cela m’a conduite à accepter ce rôle dans cette pièce très importante de Jasmine Lee-Jones.
Finkape Roots : Pensez-vous que vous exercerez l’entièreté de votre métier avec cette charge raciale que d’autres n’ont pas ?
Céline Camara : Aussi loin que je m’en souvienne, je pense que ma vie est indissociable de cette charge raciale. Du coup (rires) …
Comme beaucoup d’enfants racisé.e.s, mes parents m’ont transmis cette injonction paradoxale : je devais travailler deux à trois fois plus parce que je suis noire tout en ne dénonçant pas cette injustice ni chercher à comprendre les ressorts du racisme. Ce type de message pousse à accepter l’inégalité et l’injustice, mais aussi le silence entretenu autour de ces deux facteurs d’oppression.
En résumé, j’ai grandi avec ces principes : « il faut être forte et irréprochable ». Tant que j’étais acceptée, même pour de mauvaises raisons, exotisée ou essentialisée, on peut dire que ça allait… Puis, le franc est tombé : la charge raciale n’allait jamais partir et il fallait en être consciente. Afin de pouvoir nommer les choses, me déconstruire, m’instruire et faire communauté avec des personnes pour se soutenir.
Au quotidien, ma charge raciale, je la vis aussi avec des moments d’allégements. Comme bosser sur cette pièce que nous allons bientôt jouer au théâtre du Centaure. Travailler avec des professionnels racisé.e.s dans l’équipe ainsi qu’avec des allié.e.s concerné.e.s : ça change tout ! Cela limite le sentiment d’isolement et de doute, souvent ressentis lorsqu’on est la seule personne concernée.
Indissociable de ma vie, j’imagine que ma charge raciale sera toujours présente dans mon parcours professionnel, mais je développe des outils pour y faire face. Je suis aussi consciente d’être une personne privilégiée qui peut vivre de son métier. Celui de m’exprimer, d’avoir une voix, en portant des personnages comme celui de Cleo, auprès de jeunes susceptibles de se reconnaitre ou d’avoir envie de faire du théâtre… Ma présence sur scène est politique. Tout cela donne de la force, du pouvoir et l’envie d’y croire.
Propos recueillis par Olivier Mukuna
© Finkape Roots
Diplômé d’un Master en Journalisme et Communication de l’Université Libre de Bruxelles (ULB, 1997), le journaliste et essayiste Olivier Mukuna a travaillé pour une quinzaine de médias belges, français et luxembourgeois et signé plusieurs productions audiovisuelles. Il est spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux questions décoloniales et à l’actualité sociopolitique des citoyens afro-descendants en Europe.
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