S’installant très lentement dans le débat européen, la notion de charge raciale se heurte encore aux préjugés et amnésies opportunes....
Début janvier, la politologue et essayiste Nadia Nsayi a (re)lancé le débat sur les dysfonctionnements de l’Africamuseum ; soit cette création muséale voulue – il y a 127 ans – par Léopold II afin de glorifier le colonialisme belge. Dénonçant un « manque d’innovation » et un « plafond de verre » pour les experts afro-descendants, Nsayi a mis dans la balance son éventuelle démission du musée où elle travaille depuis 2021. Rappelons qu’en Belgique, tandis qu’on s’agite beaucoup autour du « décolonial », la majorité des citoyens afro-descendants ne voient aucune amélioration de leurs conditions de vie plombées par le racisme et les discriminations… Après 12 ans d’effets d’annonce, le musée léopoldien fait-il aujourd’hui figure d’exemple décolonial et égalitaire ? Non, l’institution demeure ce lieu soumis à une vision paternaliste et négrophobe. Entretien avec l’initiatrice d’un débat de société, belge et européen.
Finkape Roots : Vous êtes parvenue à imposer un débat sur les dysfonctionnements de l’Africamuseum, parmi lesquels les manques d’innovation et de respect pour l’expertise afro-descendante. Où en est-on deux semaines après votre tribune médiatique ? Avez-vous le sentiment d’avoir été entendue par la direction du musée et par le monde politique belge ?
Nadia Nsayi : Je tiens d’abord à souligner que je ne regrette pas d’avoir écrit cette tribune [De Morgen, 5 janvier 2025]. Depuis lors, j’ai reçu beaucoup de soutiens et de remerciements. Cela me fait du bien de voir qu’un grand nombre de personnes soutiennent mon positionnement et les dénonciations partagées.
Suite au débat déclenché, j’ai eu un entretien avec Bart Ouvry, le directeur de l’Africamuseum. Contrairement au public, celui-ci ne découvrait pas mes critiques dont je lui avais déjà fait part, en interne, en 2024. Ce nouvel entretien n’a pas été facile mais, disons, assez constructif. Une seconde rencontre devrait avoir lieu bientôt…
Enfin, je n’ai pas eu de contacts avec des représentants politiques ou des présidents de partis. J’ai simplement noté la réaction de Groen [parti écologiste flamand] que j’interprète comme un soutien au contenu de ma tribune. Je suppose qu’il y aura aussi, dans les jours ou les semaines à venir, des questions de Parlementaires sur ce débat concernant le fonctionnement et l’avenir du musée fédéral. Alors, ai-je été entendue ? Je pense qu’il est trop tôt pour le dire. A ce stade, ce qui m’intéresse, ce sont les initiatives prises montrant qu’une volonté existe pour aborder et solutionner les problèmes relevés dans ma tribune.
Finkape Roots : Vous pointez « l’absence de place structurelle aux experts de la communauté africaine » au sein de l’Africamuseum. Mais pour certains, votre engagement (en 2021) montre au contraire une ouverture de cette institution à l’expertise belgo-africaine… Pouvez-vous développer des exemples selon lesquels l’Africamuseum « n’est pas prêt à donner aux Noirs des postes de pourvoir » ?
Nadia Nsayi : L’Africamuseum compte environ 200 collaboratrices et collaborateurs. Sans reprendre le gardiennage-sécurité ou les services d’entretien, mon propos se limite aux effectifs du service public et du département scientifique. Dans cette partie-là : les employés afro-descendants ne sont pas nombreux. Et le fait qu’une personne afro-descendante y a été engagée ne doit pas rendre optimiste ! Je rappelle que le Musée de Tervuren a 127 ans d’existence ; que la présence africaine en Belgique a vraiment commencé après les indépendances – il y a plus de 60 ans – du Congo, du Rwanda et du Burundi. Par conséquent, cela fait très longtemps qu’il y a des experts afro-descendants en Belgique : je ne vais donc pas me contenter de la situation actuelle !
Deuxièmement, le recrutement de personnes afro-descendantes ne signifie pas automatiquement une défense de la position des afro-descendants ou la participation d’experts externes afro-descendants. Troisième chose, il faut aussi observer la fonction des afro-descendants engagés par le musée : il y a très peu de ces personnes qui sont chefs de service. Au niveau du centre scientifique, il y a une personne afro-descendante qui détient un poste à responsabilités ; au niveau des services au public, je ne vois aucune personne d’origine africaine.
Enfin, comme écrit dans ma tribune, je vous renvoie à un recrutement effectué en 2024. En fin de procédure, le jury devait choisir entre deux candidats dont l’une afro-descendante. Or, je connais bien cette personne qui possède une certaine notoriété, une expertise indubitable ainsi qu’un beau profil. Mais elle n’a pas été engagée. Je souligne qu’il ne s’agit pas du tout d’une affaire de compétences plus grandes dans un cas que dans l’autre. J’ai donc posé des questions en interne, tenté d’y voir plus clair dans ce recrutement. Sans succès jusqu’à présent… Je ne comprends toujours pas pourquoi cette experte afro-descendante a été écartée ? Même si, comme souvent, il s’agissait d’un profil un peu plus militant. Est-ce cela qui a conduit le musée à ne pas l’engager ? C’est fort probable.
Finkape Roots : Selon mon expérience de journaliste belge afro-descendant, votre phrase (« L’institution n’est pas prête à donner aux Noirs des postes de pouvoir ») traverse l’ensemble des institutions belges. Partis politiques, médias, secteur culturel, enseignement ou judiciaire : tous appellent à une « diversité » de leurs effectifs du moment qu’en coulisses persiste un « plafond de verre » excluant des postes décisionnels les personnes compétentes et non blanches… Estimez-vous dénoncer, plus largement, un problème de société, un continuum colonial, un racisme structurel, que nos différents gouvernants s’évertuent à nier, relativiser ou « encommissionner » ?
Nadia Nsayi : Parce que l’Africamuseum appartient à la société belge, il est logique que plusieurs problèmes de cette société s’y retrouvent. Je veux parler de la sous-représentation des personnes afro-descendantes, des problèmes de discriminations, de racisme, de déclassements au niveau socio-économique, etc. Tous cela se répercute aussi au musée ! Cette institution n’est pas une « île » mais fait pleinement partie de la société belge et demeure porteuse d’un héritage colonial et raciste.
Je ne suis pas à la seule à le rappeler : l’ex-directeur de l’Africamuseum, Guido Gryseels, l’a souvent déclaré : « Pendant plus d’un siècle, le musée de Tervuren a diffusé une propagande coloniale et raciste ». Il est évident que ce passé a encore un impact sur le fonctionnement du musée…
Oui, ma tribune porte sur l’Africamuseum mais j’invite tout un chacun à la lire dans les contextes belge et européen. Sur notre continent, particulièrement dans les pays au passé colonial, nous savons que la situation des afro-descendants est mauvaise à cause de la persistance des problèmes de racisme et de discriminations.
Finkape Roots : Votre appel au « large débat » a fait l’objet d’une couverture importante de la presse flamande (plusieurs articles et opinions dans De Morgen, De Standaard, VRT, Bruzz, etc.) qui contraste avec le « minimum syndical » de la presse francophone (1 article et 1 opinion dans Le Soir; 1 brève dans La Libre) … Comment analysez-vous cette différence ? Le respect envers le décolonial et l’expertise afro-descendante existent-ils davantage au Nord qu’au Sud du plat pays ?
Nadia Nsayi : Je constate également que ce débat est beaucoup plus présent dans la presse flamande que francophone. J’ai envie de proposer deux hypothèses d’explication à ce contraste.
Tout d’abord, je suis une femme afro-descendante néerlandophone dont l’engagement est focalisé sur le décolonial en Flandre et dont la tribune a été publiée par un quotidien flamand [De Morgen] ; ensuite, le directeur de l’Africamuseum, Bart Ouvry, est aussi flamand. Autrement dit : aux yeux des médias néerlandophones, les deux principaux protagonistes du « sujet » sont liés à la Flandre et identifiés comme tels. Ce qui peut expliquer la plus rapide et plus grande répercussion du débat de leur part.
Ensuite, sur le décolonial, il y a toujours eu une différence de traitement entre le nord [néerlandophone] et le sud [francophone] de la Belgique. Si la société civile afro-descendante est beaucoup plus active côté francophone que néerlandophone, on observe qu’en Flandre, les activistes et faiseurs d’opinion afro-descendants sont beaucoup plus médiatisés et interviewés par les médias flamands.
C’est intéressant… et j’ignore à quoi cela est dû ? C’est d’autant plus étrange que le contexte politique flamand n’est pas propice à cet intérêt médiatique. Les deux partis flamands majoritaires – qui ont fait ensemble plus de 40% des voix aux dernières élections – sont de droite nationaliste [NV-A : 23,3%] et d’extrême-droite [Vlaamse Belang : 17,5%]. C’est dans ce contexte très conservateur que la plupart des médias flamands ne cessent d’écrire des articles, réaliser des reportages et relayer divers débats concernant le décolonial et/ou les citoyens afro-descendants.
On ne peut pas dire autant du côté des médias francophones… Le problème se situe-t-il au niveau des rédactions qui refuseraient de traiter/médiatiser ce sujet ? Je l’ignore, je ne connais pas assez la situation des médias francophones. Pour autant, je crois que lorsque des personnalités politiques francophones s’exprimeront sur ces questions décoloniales alors les médias francophones embrayeront…
Finkape Roots : Votre tribune est sortie sur fond de négociations belges pour la formation du gouvernement fédéral. Nombre d’observateurs craignent que les négociateurs diminuent les subventions aux institutions fédérales dont celles de l’Africamuseum. Votre appel risque-t-il de fragiliser la situation financière du musée ?
Nadia Nsayi : Non. Pour celles et ceux qui ont bien suivi les négociations fédérales, il y a plusieurs mois qu’une « fuite » a fait état d’une volonté d’économies visant plusieurs institutions dont l’Africamuseum. Par conséquent, ce n’est pas la sortie de ma tribune qui « met en danger » l’avenir de l’Africamuseum, comme tentent de le faire croire certains de mes détracteurs. Ceci dit, il n’y a bien sûr aucun hasard dans l’envoi de ma tribune au moment de la reprise des négociations pour former un nouveau gouvernement belge.
Sept ans après la réouverture du musée [fermé de 2013 à 2018 pour rénovation du bâtiment et, soi-disant, concrétisation d’une approche « décoloniale »], je reste convaincue de l’importance du rôle de l’Africamuseum. Je ne plaide pas pour la disparition d’un musée sur la colonisation mais bien pour une institution forte, un musée fort, travaillant sur le passé colonial et ses effets contemporains sur notre société. Ne soyons pas naïfs : si le prochain gouvernement belge est bien une « coalition Arizona » [coalition des droites populiste et conservatrice], il y aura une réforme financière concernant l’Africamuseum… C’était donc le momentum pour avoir ce débat et tenter de sensibiliser les partis en négociations.
Finkape Roots : Pensez-vous qu’un musée sur le colonialisme belge (Congo, Rwanda et Burundi) puisse un jour exister dans un pays où les Autorités comme nombre de citoyens refusent de se confronter, en profondeur, aux crimes et spoliations perpétrés sous l’esclavage et le colonialisme belges (1885-1960) ?
Nadia Nsayi : Etant basée en Flandre et non à Bruxelles ou en Belgique francophone, j’ai une lecture différente. Malgré la dominance politique de la NV-A et du Vlaams Belang, partis de droite et d’extrême-droite, je constate, depuis plusieurs années, un grand intérêt pour le passé colonial belge ; que ce soit en provenance des médias flamands ou de la classe politique flamande.
A Anvers – ville dont Bart De Wever [président de la NV-A] est le maire -, il y a eu plusieurs initiatives allant dans un sens décolonial et qui ont été soutenues politiquement.
C’est le cas de l’exposition « 100XCongo » portant sur la collection soi-disant ethnographique du MAS [Musee Aan de Strom : « Musée le long du fleuve »] d’Anvers ou de l’expo « Congoville » de la curatrice afro-descendante Sandrine Colard. Juste avant les élections communales, en août 2024, Bart De Wever a pris l’initiative de travailler sur une commémoration des Congolais décédés lors de l’exposition universelle de 1894 à Anvers. Il y a aussi eu l’initiative Canon van Vlanderen dans laquelle a été mis à l’honneur la figure et le parcours de Paul Panda Farnana.
En résumé, même si on peut y trouver à redire, le gouvernement régional flamand reconnaît que l’histoire coloniale fait partie de l’histoire de la Belgique et même de celle de la Flandre.
Enfin, sur le plan national, il ne faut pas oublier la commission parlementaire fédérale sur le passé colonial belge. Même si cette commission [démarrée durant l’été 2020 et terminée en janvier 2024] ne s’est pas conclue par l’adoption d’excuses officielles, ses travaux ont le mérite d’exister. Ce qui montre une réelle avancée depuis la manifestation Black Lives Matter à Bruxelles [le 7 juin 2020] et cela, malgré des résistances normales provenant de lobbies opposés à ce qu’on aborde toutes les questions que pose l’héritage colonial belge.
Finkape Roots : Quelles sont les trois avancées primordiales qui vous feraient renoncer à démissionner ; qui vous persuaderaient que le Musée de Tervuren se dirige, enfin et résolument, vers un fonctionnement décolonial ?
Nadia Nsayi : Si je décide de ne pas démissionner cette année, c’est à la condition de perspectives d’amélioration. Autrement, ça ne sert à rien de rester ! Je défends et reste convaincue que le musée a une responsabilité sociétale. Pour ma part, j’ai pris mes responsabilités en invitant au dialogue et en participant au premier et second entretiens avec le directeur de l’Africamuseum.
La première avancée serait d’organiser un nouveau débat sur la vision et les missions du musée ; en interne comme avec le public. La seconde chose consiste à enfin recruter une ou un chef de service pour le département « service public » ; ce dernier est composé d’une trentaine de personnes et ça fait trois ans qu’il n’y a pas de chef de service… Il est urgent de lancer une offre d’emploi pour remplir cette fonction.
Troisièmement : prendre, à très court terme, des initiatives pour montrer le réel attachement du musée concernant l’implication des experts afro-descendants dans son fonctionnement. Cela peut se faire au niveau de la communication, des activités éducatives, de l’exposition permanente ou même des expos temporaires… Il y a plusieurs initiatives, qui peuvent être prises directement, pour reconnaître l’expertise des afro-descendants et crédibiliser cette volonté de les impliquer dans le travail quotidien du musée.
Propos recueillis par Olivier Mukuna
© Finkape Roots
Diplômé d’un Master en Journalisme et Communication de l’Université Libre de
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Merci beaucoup.