S’installant très lentement dans le débat européen, la notion de charge raciale se heurte encore aux préjugés et amnésies opportunes....
Tandis que les provinces du Kivu continuent d’être colonisées par le M23, équipé et financé par le dictateur rwandais Paul Kagame, la « stratégie » du président congolais, Félix Tshisekedi, est de plus en plus contestée. Au Congo comme dans la diaspora. Faute de victoires militaires sur le terrain additionné à des pressions occidentales timorées contre le régime de Kagame…
Fin janvier, les milices du « Mouvement du 23 mars » (M23) et des soldats de l’armée rwandaise ont pris le contrôle de Goma, la capitale du Nord-Kivu, faisant plus de 3000 morts, selon un bilan provisoire des Nations-Unies.
Poursuivant leur progression meurtrière, le groupe antigouvernemental s’est emparé, le 14 février, de l’aéroport de Kavumu, situé à une trentaine de kilomètres de Bukavu, la capitale du Sud-Kivu d’un million d’habitants. Selon plusieurs sources, au contraire de Goma, la ville de Bukavu ne serait pas encore passée sous contrôle total du M23. Des combats se poursuivent, dans plusieurs localités ou aux abords de la ville, entre M23 et FARDC (Forces Armées de la République Démocratique du Congo).
Des fusillades ont aussi été échangées entre des combattants du M23 et des bandes de pillards, ayant récupéré des armes abandonnées par les FARDC lors de leur repli face à l’avancée du M23. Plusieurs témoins ont signalé des pillages dans les supermarchés, les réserves entreposées du grand marché de la ville ainsi que dans un entrepôt du Programme Alimentaire Mondial (PAM).
Selon le Haut-Commissariat des Droits humains des Nations-Unies (HCR), plusieurs dizaines d’exécutions sommaires – y compris sur des enfants – ont été perpétrés par les milices du M23 lors de leur attaque de Bukavu. Pour l’organisme des Nations-Unies, c’est encore 10.000 à 15000 personnes qui ont fui la ville vers le Burundi et sa capitale Bujumbura.
Le Kivu séparé de la RDC
Au lendemain de l’incursion, le 15 février, le M23 diffusait un communiqué exigeant que la population de Bukavu s’organise « en comités de vigilance pour assurer la sécurité ». Le groupe armé a également ordonné « le retrait immédiat » des soldats burundais. Pour rappel, aux côtés du Burundi (10.000 soldats), l’Ouganda et l’Afrique du Sud ont aussi des soldats déployés dans l’Est de RDC en soutien à l’armée congolaise.
Les jours suivants, tandis que les habitants de Bukavu tentaient de reprendre leurs activités, des meetings du M23 ont eu lieu dans certaines communes de la ville. Sous la protection de l’anonymat, un habitant de la commune d’Ibanda, au quartier de Nyalukemba, nous a transmis, le 20 février, « quelques points saillants » livrés par les nouveaux maîtres en armes du Kivu :
« A dater de ce jour la circulation à Bukavu sera rétablie 24/24h ; plus question de cartes d’électeurs jusqu’à nouvel ordre ; le prix du transport en commun est fixé à 500 francs congolais quel que soit le trajet ; Bientôt, la DGDA [Direction Générale des Douanes et Accises] et DGM [Direction Générale des Migrations] seront administrées par des nouveaux personnels : la création d’emploi chez les jeunes sera leur leitmotiv ; Les jeunes licenciés, gradués et diplômés doivent être enrôlés dans l’armée, plus question d’une armée des fumeurs du chanvre ».
Rapport de forces militaires asymétrique
Il y aura bientôt 1 mois, le 29 janvier dernier, le président de la RDC, Félix Tshisekedi promettait « une riposte vigoureuse » aux agressions du M23 et du Rwanda. En lieu et place d’une « riposte », on constate que s’enchaînent les pertes territoriales pour l’armée congolaise. Un engrenage et une dégradation sécuritaires avec, à la clé, des milliers de morts, de blessés, de femmes violées et de déplacés.
La première cause concrète de la débâcle réside dans un rapport de force militaire asymétrique. Face aux FARDC et ses alliés africains, le Rwanda et son « éclaireur » M23 disposent du dernier armement de haute technologie.
Depuis plusieurs années, le Rwanda engrange un arsenal militaire high-tech via divers fournisseurs et alliances stratégiques. Depuis 2022, Kigali s’appuie sur un partenariat militaire accru avec la Pologne (membre de l’UE et de l’Otan). En 2023, le Rwanda et la Turquie (membre de l’Otan) ont renforcé leur coopération militaire. Le commerce bilatéral entre les deux pays est passé de 33 à 180 millions de dollars, incluant des exportations d’armes turques vers Kigali.
Le dictateur Paul Kagame a aussi modernisé le stock militaire de son pays avec des armes chinoises, dont des obusiers automoteurs PCL-09 (capables d’atteindre une portée de 27 kms) et des missiles antichars Red Arrow 9A (pouvant perforer jusqu’à 120 cm de blindage). Enfin, le Rwanda (donc le M23) possède des missiles Sol-air avancés (FN-6 chinois et Pantsir-S1 russes) ainsi que de brouilleurs GPS lui assurant un contrôle de l’espace aérien d’une redoutable efficacité.
Résultat : ni les forces de la MONUSCO ni les soldats l’armée sud-africaine, par exemples, n’ont pu acheminer renforts ou munitions aux FARDC pendant que le M23 et ses alliées rwandais colonisent l’Est de la RDC, avec environ 10 000 hommes dotés d’un matériel de guerre « dernier cri ».
Kagame : « Un problème majeur pour l’Afrique »
S’opposant à « un processus néocolonial qui s’appuie sur le pillage de nos ressources et sur une géopolitique des ethnies », Kemi Seba, le président de l’ONG Urgences Panafricanistes, pointe, sans fards, quelques constantes d’une guerre longue de 30 ans à l’Est de la RDC :
« Paul Kagame est soutenu par les Etats-Unis et par les nations occidentales : il faut qu’on ait le courage de le dire ! Ce qui se passe aujourd’hui au Kivu est sponsorisé par les multinationales occidentales. Et c’est pour ces raisons que, depuis tant d’années, Kagame se sent libre d’agir dans la région des grands lacs comme un sheriff, un pilleur, un déstabilisateur et un génocidaire. Ce qui est un drame quand on sait ce que le digne peuple tutsi a connu en termes de génocide ».
Le célèbre activiste franco-béninois ajoute : « Dire cela n’autorise pas – jamais, en ce qui me concerne – le sentiment qui consiste à essentialiser cette question ; dire que c’est un problème qui vient de tous les Tutsis, qu’il faut faire la guerre à tous les Tutsis. Kagame n’est pas tous les Tutsis ! Je connais d’innombrables Tutsis qui sont contre Paul Kagame ; qui dénoncent ce qui se passe en RDC. Kagame est un problème majeur pour l’Afrique ! Si l’on ne prend pas cela en considération, on va reculer de trente ans sur un certain nombre d’enjeux ».
Ne ménageant pas « la classe politique congolaise corrompue qui est à la tête du Congo, qui est beaucoup plus dans les fastes du pouvoir, les simplicités de voyages que confère leurs rôles, que dans la gestion d’un état de guerre. », Kemi Seba conclut avec une comparaison entre la RDC et l’AES [Alliance des Etats du Sahel (AES) – le Mali, le Burkina-Faso et le Niger dirigés par de régimes militaires souverainistes et anti-impérialistes] :
« Je voyage à travers les pays de l’AES et je sais ce que sont les pays en guerre. Ce n’est pas l’impression que me donne la classe politique congolaise… Il n’y a rien de personnel contre eux mais ça ne va pas : ils sont co-responsables, eux, et évidement ceux qui les ont précédés, de cette situation en RDC. »
Coresponsabilités de Tshisekedi
Face à la déroute politico-militaire congolaise, le sursaut « d’unité patriotique » des premiers jours se fissure de toutes parts. A l’image de l’opposante congolaise, Marie-Josée Ifoku, exhortant le président Tshisekedi à « quitter la scène politique ». Ses propositions radicales de « sortie de crise » peuvent se résumer en cinq points :
« 1) Le retrait de Félix Tshisekedi de la scène politique, à l’image de ce qui avait été demandé à Mobutu en 1996, qui exercerait un rôle symbolique jusqu’aux prochaines élections. 2) La mise en place d’un gouvernement restreint de crise pour répondre à l’urgence sécuritaire [assortie de] la nomination d’un Premier ministre pour assurer une transition de trois ans. 3) La dissolution des institutions actuelles pour la création d’un Conseil des Sages, chargé de coordonner la transition 4) La constitution d’une nouvelle Assemblée nationale, représentative des 146 territoires du pays. 5) La formation d’une commission spéciale, intégrant la société civile (femmes, jeunes, diaspora, intellectuels, artistes) afin d’assurer une mobilisation patriotique et une adhésion populaire à la transition. »
Même son de cloche dans une partie de la diaspora où, par exemple, l’analyste et auteur canadien d’origine congolaise, Patrick Mbeko, n’a de cesse d’enchaîner les « tirs cadrés » contre le président de la RDC :
« Quand j’écoute nombre d’Africains qui commentent l’actualité congolaise, je vois une constante revenir : c’est la responsabilité du président Tshisekedi dans ce qui arrive au Congo. Personne ne comprend sa posture ! Et, c’est connu de tout le monde, il est très mal entouré… », estime l’auteur des ouvrages « Guerre secrète en Afrique centrale » (2015) et « Rwanda : Malheur aux vaincus » (2024).
« Je peux comprendre que l’EAC [Communauté d’Afrique de l’Est] et la SADC [Communauté de développement de l’Afrique Australe] l’aient déçu », poursuit Patrick Mbeko. « Mais ne pas aller au Sommet de Tanzanie, puis courir au Tchad avant de se rendre en Allemagne [à la Conférence sur la Sécurité de Munich] ? Donc, ce qui concerne directement ton pays avec des pays voisins : tu n’y vas pas. Et ce qui se passe en Occident et concerne prioritairement l’Occident : tu y vas. Ce sont toutes ces incohérences, cette illisibilité, qui sont difficiles à comprendre. »
Et l’analyste de conclure : « Au final, c’est la diplomatie congolaise qui en pâtit et la parole du Congo n’est plus entendue. C’est la réalité : la diplomatie congolaise n’est crédible aux yeux de personne ! Tous les communiqués qui se succèdent, de la SADC à l’Union européenne, nous emmènent vers une conclusion : le Congo n’arrive pas à convaincre de la justesse de sa cause. Pourquoi ? Parce que ce pays a un président qui semble ne pas comprendre l’articulation de la diplomatie, tant sur le plan international et régional, avec pour conséquence l’isolement de la RDC et de lui-même, tant sur la scène africaine qu’internationale ».
Sanctions américaines calculées
A rebours de ces critiques acerbes, il semble que l’agitation diplomatique de Félix Tshisekedi, à l’adresse de plusieurs Etats occidentaux, commence, enfin, à payer.
D’abord, aux Etats-Unis. Le 20 février, la nouvelle administration Trump a annoncé des sanctions individuelles contre le ministre d’État rwandais, James Kabarebe, bras droit du dictateur Kagame et contre le porte-parole du M23 et de l’Alliance du Fleuve Congo (AFC), Lawrence Kanyuka Kingston ainsi que deux de ses sociétés (Kingston Fresh et Kingston Holding).
Les USA jugent que ces deux acteurs sont « liés à des violences et à des violations des droits de l’homme dans l’Est de la République démocratique du Congo » et appellent « les dirigeants rwandais à cesser de soutenir le M23, lui-même déjà désigné par les États-Unis et l’ONU, et à retirer toutes les troupes des Forces de défense rwandaises du territoire de la RDC ».
L’Union Européenne, ensuite. Pressé par l’infatigable lobbying de plusieurs députés européens, dont le belge Marc Botenga (PTB), le parlement européen a adopté une résolution visant à « suspendre immédiatement » l’accord entre la Commission européenne et le Rwanda sur le commerce des minerais stratégiques (coltan, cobalt, cuivre, etc.) … largement pillés par ce dernier, depuis plus de deux décennies, à l’Est du Congo. Nombre d’observateurs se réjouissaient et pensaient que cette résolution allait « facilement » bénéficier du feu vert de la Commission.
Le Luxembourg bloque les sanctions contre le Rwanda
C’était ce 24 février que la Commission européenne devait, en principe, adopter la fameuse résolution parlementaire. Il n’en fût rien ! « Grâce » à l’insupportable règle du « vote à l’unanimité » préalable à toute décision prise par l’UE… En effet, à la surprise des autres Etats membres, le Luxembourg a bloqué le paquet de sanctions prévues contre le Rwanda et les milices du M23.
Pourtant consensuel, le texte en question prévoyait des sanctions individuelles contre dix officiers rwandais et des chefs de guerre du M23 ainsi que la suspension de l’accord sur le commerce des minerais stratégiques. Seul contre tous, le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, Xavier Bettel, s’y est opposé, visiblement fort réticent à̀ suspendre l’accord européen sur les minerais.
Si les motivations du ministre réfractaire sont restées floues, en revanche, on sait que les relations rwando-luxembourgeoises sont au « beau fixe ». En 2023, Xavier Bettel a rencontré Paul Kagame pour discuter « coopération » dans le secteur des services financiers. Le Luxembourg aspirant à se placer en partenaire privilégié du développement du Kigali Financial Centre ; soit un mégaprojet financier du dictateur Kagame visant à faire du Rwanda le… « Singapour de l’Afrique ».
Afin d’éviter le camouflet, les ministres européens des Affaires étrangères ont finalement déclaré qu’il y avait « un consensus politique pour imposer des sanctions en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain ». Quant à l’accord scandaleux sur les minerais, il sera « reconsidéré » ; pas « suspendu ».
Autrement dit, il n’y a pas encore assez de cadavres, de blessés, de déplacés et de femmes violées à l’Est de la RDC pour que l’Union européenne s’acquitte du minimum de pressions contre une dictature sanguinaire, potentiellement capable de déstabiliser toute l’Afrique australe.
Olivier Mukuna
© Finkape Roots
Graduated with a Master’s degree in Journalism and Communication from the Free University of Brussels (1997), journalist and essayist Olivier Mukuna has worked for around fifteen Belgian, French and Luxembourg media and signed several audiovisual productions. He specializes in themes linked to systemic racism, decolonial issues and the socio-political news of Afro-descendant citizens in Europe.
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