Le 15 mars, c’était la journée internationale de lutte contre l’islamophobie. Une date qui n’a guère intéressé les médias,...
En résidence avec plusieurs musiciens dans la région de Dakar, le compositeur-interprète luxembourgeois fignole ses dernières chansons mélangées. Un clip déjà tourné et un titre prometteur : « Mama Africa ». Selon le reggaeman MamJ Ras Soul, leur collaboration est une «dynamique naturelle » ; « un pont entre le Sénégal et le Luxembourg ». Pont aux allures de «première» qui intéresse davantage les médias sénégalais que luxembourgeois... Entretien avec Serge Tonnar, en direct de la Terranga.
Finkape Roots : Pouvez-vous nous raconter l’origine de votre projet musical au Sénégal, qui a commencé avec la chanson intitulée « La même destination » ?
Serge Tonnar : Depuis fin 2024, c’est la troisième fois que je viens et vis au Sénégal. Lors de ces voyages j’ai fait la connaissance, presque par hasard, de deux musiciens sénégalais. L’un deux, MamJ Ras Soul, m’avait été indiqué par ma femme : elle avait vu qu’il était engagé dans sa communauté et qu’il faisait du reggae, un peu comme moi, donc. Je l’ai contacté sur les réseaux sociaux : le jour même il m’a invité chez lui ! On a fait connaissance, il y a eu un déclic et on a su qu’on allait travailler ensemble…
Pour le musicien Adee, c’est une amie commune qui nous a présenté. Là aussi, relax sur la plage, on a fait connaissance, échangé des idées, chanté et joué de la guitare. Cela a donné les prémisses d’une chanson que j’ai terminée, à mon retour, au Luxembourg : « La même destination » (2025).
On a bouclé cette chanson à distance – un des avantages d’Internet – et je suis revenu au Sénégal, l’année passée, pour réaliser le clip grâce au soutien de l’ambassade du Luxembourg. On a tourné une vidéo magnifique dans la région du delta du Saloum. En même temps, j’ai bossé sur d’autres idées musicales, notamment avec MamJ Ras Soul. Ce qui a abouti à une chanson avec lui, dont nous venons de finir le tournage, et qui sortira en 2026. Elle s’appelle : « Mama Africa ».
Il s’agit d’un hommage à l’Afrique et d’un mélange de nos influences respectives. J’ai envie de dire qu’il en est sorti des sonorités un peu uniques… Pour ce troisième voyage au Sénégal, j’ai aussi emmené le meilleur producteur du Luxembourg, c’est-à-dire mon fils (rires). Il s’occupe de tous les aspects de la production. Cela nous permet, à nous, les artistes, de nous concentrer sur la musique. Nous avons déjà trois autres chansons qui sont quasiment finies et ça va donner un beau résultat…
Finkape Roots : Les prods musicales luxo-sénégalaises ne sont pas courantes, qu’est-ce qui vous a vraiment motivé au-delà de vos rencontres ?
Serge Tonnar : L’Afrique… D’une part, c’est l’origine de l’Humanité et, d’autre part, l’origine de toutes les musiques que nous écoutons dans le monde. Tous les rythmes proviennent d’abord d’Afrique. C’est un véritable plaisir pour un musicien d’être ici, notamment parce qu’il y a encore beaucoup de collègues qui travaillent sur des musiques originales africaines (les percussionnistes, les joueurs de Kora, de balafon, etc.). Des sonorités magnifiques qui ont des siècles d’existence… Mélanger celles-ci avec des productions contemporaines, c’est un pur plaisir !
Voilà pour la motivation artistique : il s’agit d’un échange musical et humain, on apprend les uns des autres. Ce qui diffère du rapport politique dans lequel l’Europe entretient une relation à sens unique avec l’Afrique. Elle impose, elle vient en tant que… avant c’était en tant que colonisateur, maintenant c’est en tant que « bienfaiteur ». Mais c’est toujours à sens unique. Il faudrait qu’on établisse une coopération qui va dans les deux sens, parce que nous, Européens, nous avons énormément de choses à apprendre des Africains.
Finkape Roots : Vous identifiez-vous à la maxime : « Créer, c’est résister ; résister, c’est créer » ?
Serge Tonnar : Absolument. Elle pourrait quasiment s’adapter à toute mon œuvre… On résiste toujours, parce que si on est d’accord avec tout on n’éprouve pas le besoin de créer. Celle ou celui qui crée veut créer quelque chose de nouveau, de beau ou, du moins, qui touche les gens, émotionnellement et intellectuellement.
Sans révolte ni résistance, cette volonté de création va générer quelque chose de très ennuyeux, avec peu de sens. Or, qui a besoin de l’art pour l’art ? A plus forte raison dans notre époque où il y a tant de choses contre lesquelles nous devons résister. A mon sens, c’est l’obligation d’un artiste d’exprimer son opinion, de résister à sa manière, pour continuer à créer.
Finkape Roots : Parallèlement à la musique, qu’avez-vous appris d’autre de vos échanges avec les artistes sénégalais ?
Serge Tonnar : On n’apprend pas comme à l’école en Europe. C’est une approche différente. Sur le plan musical, j’ai découvert des choses qui m’étaient inconnues : les instruments, les chants, les rythmes, vivant dans un cadre traditionnel, ancestral. En fait, c’est : « créer, résister et apprendre » ; dans cet ordre-là.
Ici, au Sénégal, j’ai aussi appris l’humilité ; à connaître des personnes qui ne sont pas si différentes que ce que l’on peut croire. Par exemple, MamJ Ras Soul, très engagé à Nianing, sa commune, m’a fait découvrir plusieurs pans de la vie au Sénégal ; comment cela fonctionne réellement hors des hôtels à touristes.
J’admire également ce qu’il m’a dit : « Beaucoup de jeunes veulent quitter le Sénégal. Par tous les moyens, même les plus dangereux, comme les pirogues avec les risques de noyade… Moi, je veux rester ici ! Et me battre pour améliorer les conditions de vie de ma communauté. Les jeunes doivent rester ; s’ils partent, nous n’aurons plus d’avenir au Sénégal ».
J’aime cette approche, car, toutes proportions gardées, je pratique la même chose au Luxembourg. Avec son association « Tournée, Charrette », MamJ a réalisé plusieurs projets à petite échelle. Par exemple : « Un talibé ; une paire de chaussures ». Les talibés, ce sont les enfants qui survivent et mendient dans les rues. La majorité n’a pas de chaussures. Avec les bénéfices de ses concerts et d’autres activités, l’association de MamJ a pu donner des chaussures à ces enfants. Ce musicien a fait pareil avec des écoles dépourvues de poubelles (« Une école ; une poubelle ») et contribué à installer une climatisation dans les morgues de villages qui n’en avaient pas (« Une morgue; une clim ! »).
Ce genre de personne, qui sort de l’ordinaire, ne se contente pas de critiquer mais agit positivement sur le terrain, cela nous apprend qu’on n’est pas si différents ; qu’on est arrivés au Sénégal avec des préjugés sur la pauvreté en Afrique, la rareté d’avoir des échanges intellectuels et/ou philosophiques alors que tout cela est faux. Idem pour la musique : si les contenus sont différents, la façon sénégalaise de produire la musique présente beaucoup de points communs avec celle pratiquée en Europe. Comme on dit ici : « Nous sommes les frères de mères différentes » (rires).
Finkape Roots : Malgré les bonnes volontés, les préjugés peuvent persister, les traumas de l’histoire coloniale aussi… Vous venez d’Occident, muni d’un pouvoir financier largement supérieur à celui d’un Sénégalais moyen : comment avez-vous évité le piège du « sauveur blanc » ?
Serge Tonnar : Je ne crois pas qu’un jour, au Sénégal, on m’ait un perçu de cette façon. D’autant plus les personnes avec lesquels je travaille sur le plan artistique…
C’est vrai qu’en tant qu’Européen, on dispose d’un pouvoir d’achat autrement plus important, néanmoins, dès le départ du projet, je me suis inscrit hors de toute vision paternaliste, hors du désir – conscient ou non – de vouloir « aider ces pauvres gens ». Luxembourgeois ou Sénégalais, tous les participants au projet musical gagnent financièrement la même chose. Il existe une véritable amitié entre nous et nous travaillons, toutes et tous, sur un pied d’égalité.
Maintenant je ne peux pas changer l’éventuelle perception de certains Sénégalais qui croient que je suis venu chez eux en « sauveur blanc ». Comme je ne peux pas changer l’attitude de certains Luxembourgeois qui, lorsque je poste, sur les réseaux sociaux, des photos de mon travail au Sénégal, les commentent ainsi : « Si, c’est si bien : reste là-bas alors ! »…
Finkape Roots : Malgré votre notoriété au Luxembourg, comment expliquer que votre projet inédit intéresse si peu les médias luxembourgeois ?
Serge Tonnar : Cela commence doucement à les intéresser, mais c’est vrai qu’il s’agit d’une difficulté récurrente. J’ai souvent eu ce problème à faire bouger les médias Luxembourgeois ; notamment pour la chanson « La même destination », sortie l’année passée et qui n’a été diffusée sur aucune des radios du Grand-duché…
Cela ne convient pas à la forme qu’ils ont prédéfinie ; à la forme qu’ils estiment que les auditeurs doivent ou peuvent ou veulent écouter. Ils ne parviennent pas à sortir de leurs formats prédéfinis, de leurs algorithmes qui cernent chaque jour davantage la programmation. L’importance culturelle, des musiques que nous jouons ou que d’autres jouent, ne trouve plus aucune place dans leur programmation.
C’est une chose dont j’ai un peu honte. Entre autres, aux yeux des musiciens sénégalais avec lesquels je travaille. Ils savent que je suis connu chez moi, au Luxembourg, et, logiquement, espèrent davantage de retombées de notre travail collectif. Puis, je dois leur dire : « Désolé les gars, les radios luxembourgeoises ne veulent pas jouer la chanson ». Au-delà de la déception, ils ne comprennent pas…
Comment se fait-il que pas même une radio de service public ne veuille diffuser cette chanson d’unité et de solidarité ? Importante pour l’ouverture, la diversité, le patrimoine. C’est fort dommage… Et de ce point de vue, c’est nous – le Luxembourg et d’autres pays – qui sommes « les pays en voie de développement ». Au Sénégal – où la presse et la télé publique nous ont médiatisé -, ils semblent s’intéresser bien plus à cet échange culturel inédit que chez nous, où l’on reste blasé, scotché à des formats prédéfinis.
Finkape Roots : Ce « retard à l’allumage » s’explique-t-il par l’habituel désintérêt occidental pour ce qui se produit de positif en Afrique où est-il lié aux controverses luxembourgeoises que vous avez suscitées dans le passé ?
Serge Tonnar : D’une manière générale les médias sont prioritairement intéressés par l’actualité négative. C’est ce qu’ils nous jettent continuellement à la figure. C’est sans doute un des facteurs d’explication, mais j’ignore vraiment pourquoi ils ne s’intéressent pas davantage à notre production luxo-sénégalaise. Il s’agit pourtant d’un projet inédit, qui pourrait faire école, inciter d’autres artistes luxembourgeois à faire de même, au Sénégal ou ailleurs…
De toute façon, nous allons continuer et, finalement, ce sera l’avis du public qui comptera. Vous savez, lorsque des dirigeants de médias font preuve d’aussi peu d’anticipation ou de ressenti pour la nouveauté, ils diminuent d’eux-mêmes leur importance – qui n’est déjà plus décisive avec la place qu’ont prise les réseaux sociaux. Et un jour, à force de ne plus faire correctement leur boulot, ils vont disparaître.
Propos recueillis par Olivier Mukuna
© Finkape Roots
Diplômé d’un Master en Journalisme et Communication de l’Université Libre de Bruxelles (ULB, 1997), le journaliste et essayiste Olivier Mukuna a travaillé pour une quinzaine de médias belges, français et luxembourgeois et signé plusieurs productions audiovisuelles. Il est spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux questions décoloniales et à l’actualité sociopolitique des citoyens afro-descendants en Europe.
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