« Alors, on range ? ». Paraphraser le tube européen de Stromae. Voilà qui me facilitera l’attaque de la vingtaine de...
Le 15 mars, c’était la journée internationale de lutte contre l’islamophobie. Une date qui n’a guère intéressé les médias, focalisés sur les cours du pétrole ou « l’interprétation » des fake news bellicistes de Donald Trump... Pour dresser un état des lieux sur l’une des formes de racisme les plus violentes d’Europe, entretien avec Mouhad Reghif, politologue travaillant au Luxembourg et porte-parole du collectif Bruxelles-Panthères.
Finkape Roots : Selon l’enquête de la FRA (European Union Agency For Fundamental Rights), intitulée « Etre musulman dans l’UE », sortie en 2024 : près d’un musulman sur deux (47%) est victime de discrimination raciale (contre 39% en 2016). Observez-vous cette tendance inquiétante à la hausse dans votre pratique activiste ?
Mouhad Reghif : Personnellement, ce rapport ne m’a rien appris. Je ne dis pas que c’est inutile ou que ça ne sert à rien ; cela permet d’objectiver une réalité à l’adresse des négationnistes et du raciste de base. Même si ceux-ci continueront à voir cette enquête de l’Agence européenne – voire l’UE dans son ensemble – comme « infiltrée par les Frères musulmans » ; comme « favoriser le grand remplacement » ou comme « trop antiraciste » sinon « islamophile »…
Alors, vous me demandez si j’observe une hausse inquiétante de l’islamophobie ? Oui, comme tout au long de notre vie ! Le racisme, l’islamophobie, la négrophobie, dès qu’on a quatre ou cinq ans : on est au courant ! Sans statistiques ni formulations adéquates, on le prend très tôt en pleine gueule, puis on comprend, on analyse, la mécanique, décennie après décennie. De manière activiste ou dans la vie de tous les jours, cela fait 35 ans que je lutte contre l’islamophobie.
Si le phénomène reste toujours difficile à mesurer, et si je constate que la FRA n’évite pas le biais de la « perception », je reste convaincu que cette hausse de l’islamophobie en Europe est bien plus grave que ce que les auteurs de cette enquête ont voulu souligner.
Finkape Roots : Selon la FRA, les femmes portant des vêtements islamiques sont davantage confrontées à la discrimination raciale, surtout lorsqu’elles cherchent un emploi (45% en 2024 contre 31% en 2016). Un pourcentage qui s’élève à 58% pour les jeunes femmes (16-24 ans) portant des vêtements religieux islamiques… L’islamophobie a-t-elle définitivement coincé dans une situation inconfortable le féminisme et un de ses droits – revendiqué pour toutes les femmes – à s’habiller comme elles l’entendent ?
Mouhad Reghif : Oui, cela peut être intéressant de subdiviser par secteurs, mais, au fond, en Europe, l’islamophobie pourrit la vie de toutes les musulmanes et de tous les musulmans ; de la maternité au cimetière. Aucun doute là-dessus : nous sommes des millions à en avoir une expérience empirique !
Alors oui, les musulmanes qui décident de faire usage de leur droit fondamental à pratiquer leur religion en public comme en privé – comme le respectent les Constitutions des pays européens dans lesquels elles vivent et la Déclaration Universelle des Droits Humains – sont ouvertement discriminées, ostracisées et largement interdites de travailler… C’est là où l’on voit tout l’écart – galactique – entre les discours publics et la réalité des pratiques, en Occident.
Il s’agit d’une vieille histoire coloniale de laquelle on peut extirper les cérémonies de dévoilement des femmes en Algérie ; l’Orientalisme depuis Napoléon ; ces époques où la volonté de s’en prendre aux femmes des dominés n’a jamais disparue.
Dans l’histoire des sociétés occidentales est profondément imprégnée l’image de la femme musulmane comme « un danger ». Un danger indirect, au sein d’une société patriarcale, où réduire la liberté des musulmanes – les dévoiler et les « rhabiller » – constitue une façon d’atteindre les hommes musulmans.
L’islamité d’une partie de « leurs femmes » – comme ils disent – est une chose qui met les oppresseurs islamophobes en difficulté. Du fait, notamment, que les hommes musulmans sont déjà plus contrôlés, arrêtés, violentés, enfermés ou tués, ces femmes – décidant de porter le voile ou d’autres vêtements islamiques – sont une sorte de « dernier territoire », que les tenants de la suprématie blanche jugent n’avoir toujours pas conquis.
Finkape Roots : Pour lutter contre les discriminations islamophobes, la FRA invite les pays de l’UE à « faire appliquer correctement la législation en matière de lutte contre la discrimination ainsi que des sanctions plus sévères en cas de discrimination et de crimes de haine ». Cela vous semble-t-il suffisant ?
Mouhad Reghif : Ce rapport invite à combler le gouffre entre la théorie et la pratique… « Faire appliquer correctement la législation » ; « des sanctions plus sévères », tout ça, je n’y crois pas. Il s’agit de bonnes intentions qui ne seront jamais mises en pratique. Si elles devaient l’être, ça ferait 60 ans qu’elles le seraient !
Cela fait au moins 60 ans que les musulmans sont présents en Europe, de plus en plus massivement (on pourrait même remonter 1000 ans en arrière avec la première arrivée de musulmans en Bosnie) et nous en sommes encore à… Si l’Union européenne commandait des rapports pour les appliquer, ça se saurait. C’est un peu comme ces gens qui achètent un livre pour le mettre dans leur bibliothèque mais qui ne le liront jamais. Aucune spéculation de ma part : c’est empirique, c’est comme ça que ça passe, et on le sait.
Nous avons des bibliothèques et des bibliothèques remplies de rapports qui démontrent des tas de choses, préconisent des tas de trucs, de manière très scientifique, transmis à des gens qui se disent « éclairés et rationnels », et puis sur le terrain, ça ne donne rien… On attend juste le prochain rapport.
Finkape Roots : Dans l’espace européen, Il semble que les Autorités françaises pratiquent l’une des plus fortes islamophobies, jusqu’à refuser d’utiliser le terme même « d’islamophobie ». Dernier exemple récent : l’Assemblée Nationale a observé une minute de silence à la mémoire du néofasciste chrétien Quentin Deranque, tué par des militants antifascistes, le 14 février, à Lyon. Cependant, 9 mois plus tôt, la présidente du même Parlement, Yaël Braun-Pivet, avait initialement refusé un hommage identique à Aboubakar Cissé, musulman malien poignardé à mort par un détraqué islamophobe dans la région du Gard… Comment analysez-vous ce double standard ?
Mouhad Reghif : Au lendemain de l’attaque de l’Ukraine par la Russie, ce double standard avait déjà été martelé pour les réfugiés ukrainiens arrivant en France, en Belgique ou au Luxembourg. Aux yeux de la majorité de nos dirigeants, ces femmes et ces hommes fuyant la guerre, eux : « Il fallait les accueillir ! » ; « Ce sont nos voisins, nos frères et nos sœurs » ; « ils sont comme nous ». Des expressions publiques qui induisaient que les êtres humains non-ukrainiens – ou, pour le dire clairement, les réfugiés non-blancs – ne sont pas « nos frères et nos sœurs », ne sont pas « comme nous » et qu’il ne faut pas préalablement « les accueillir ».
Ce double standard, cette différence de traitement entre humains blancs et non-blancs déshumanisés, s’est complètement banalisée ; est totalement assumé par celles et ceux qui le pratiquent et le défendent. Au sujet de cette minute de silence tenue par l’Assemblée nationale, j’ai entendu beaucoup s’offusquer du fait que les parlementaires français avaient rendu hommage à un militant d’extrême-droite, à un néofasciste. Ou, à mes yeux, c’est une diversion.
Se focaliser sur cette étiquette néofasciste, c’est aussi désigner « les pires » du champ politique, pour mieux s’auto-désigner comme « les meilleurs ». Ou la suprématie blanche contamine tous les bords du champ politique. De l’extrême-droite à l’extrême-gauche, en passant par le centre-droit et le centre-gauche.
En réalité, si les parlementaires ont rendu cet hommage à Quentin Deranque , ce n’est ni pour sa militance d’extrême-droite ni parce qu’il est mort jeune, mais parce qu’il était blanc. Quelle que fut la dangerosité de ses convictions et de ses actions, Deranque appartenait au groupe suprématiste de l’élite mondiale et, pour cela, « méritait un hommage national »…
Pour celles et ceux qui l’évitent ou le nient continuellement, la tenue de cette minute de silence parlementaire est une illustration parfaite du problème racial français.
Quentin Deranque, au-delà de son étiquette politique, quelles sont ses activités violentes, la manière dont il est mort, ses tweets d’une islamophobie, d’un antisémitisme et d’une négrophobie indubitablement néonazis, ce gars est considéré comme faisant, légitimement, parti du corps national. A contrario, Aboubakar Cissé , qui n’a jamais été mêlé à aucune rixe, qui n’a agressé personne au nom de ses convictions, n’a jamais milité en faveur d’un suprématisme, ce jeune homme noir et musulman, n’est pas légitimement reconnu comme membre du corps national.
Pour paraphraser Frantz Fanon , je dirais que ce double standard est rendu possible parce que Cissé n’est pas considéré comme un humain. Contrairement à Deranque…
Il n’y a, hélas, plus aucun doute sur le fait que la France est le pays le plus islamophobe d’Europe ; sinon du monde (en mettant l’Inde de côté). Aux Etats-Unis, en cette période de ramadan, on peut voir Times Square , à New-York, rempli de musulmans qui font la prière… Vous imaginez cela devant l’Arc de triomphe ou la Tour Eiffel ? Jamais de la vie ! Je ne dis pas que, pour les musulmans, c’est mieux aux Etats-Unis, mais en France : c’est pire. L’islamophobie d’Etat y est assumée et même justifiée via leur culte de la « laïcité » ; un culte devenu islamophobe, antisémite et partiellement christianophobe.
Finkape Roots : La guerre d’agression illégale des USA et d’Israël contre l’Iran – avec ses hausses des prix de l’énergie (pétrole, gaz, denrées alimentaires) combinées à d’éventuels attentats sur le sol européen – risque-t-elle d’aggraver l’islamophobie en Europe ?
Mouhad Reghif : J’en suis sûr et certain… Il suffit, pour la Belgique, d’écouter les dernières sorties, au Parlement, de Georges-Louis Bouchez [ député fédéral et président du MR, deuxième parti de la coalition gouvernementale ]. Ses saillies trumpistes poussent, comme d’habitude, à accroitre l’islamophobie.
Déjà que les musulmans font l’objet de rejet et de discriminations, si les Bouchez et apparentés martèlent que « c’est à cause des Mollahs iraniens » que le peuple va payer son essence ou son mazout 2,50 €/le litre, ben oui : l’islamophobie va s’aggraver. En même temps que le consommateur remplit son réservoir de carburant, il va se remplir, lui-même, d’islamophobie…
Dernièrement, en tombant sur la chaîne belge d’infos en continu, LN24, j’ai vu le commentateur Stéphane Pauwels [qui sévit aussi sur des télés françaises]. En roues libres, le mec a éructé : « Ouais, mais bon, les Frères musulmans… Ah non, là, c’est les Frères iraniens… ». Ce type déblatère donc n’importe quoi sur un plateau télé et n’est repris par personne du moment que ses conneries sonnent islamophobes ! Plus la guerre et la crise énergétique vont durer, plus ce genre de débilité raciste va se multiplier dans nos médias.
C’est systémique depuis 25 ans, depuis les attentats du 11 septembre 2001. Il s’agit aussi d’une donne anthropologique occidentale. Autrement dit : le truc pour lequel les blancs sont décidément imbattables, c’est leur capacité à massacrer, tuer, détruire et voler. A commencer par s’entretuer entre eux pendant des siècles. Si je ne m’abuse, les 2 guerres mondiales du 20ème siècle – totalisant plus de 70 millions de morts – n’ont pas été déclenchées par des musulmans… Cela ne fait que 80 ans que les Européens ont, plus ou moins, arrêté de s’entretuer massivement. Soit un battement de cils à l’échelle de l’Histoire !
Déjà, au temps des croisades, l’islamophobe en chef Godefroy de Bouillon – qui possède sa statue honorifique au centre de Bruxelles – a utilisé de tous les moyens techniques à sa disposition pour massacrer Jérusalem. C’est ce que ses héritiers font aujourd’hui avec l’Iran… Selon d’autres moyens techniques, mais les pratiques comme « l’esprit » restent les mêmes.
Finkape Roots : Vu le peu de progrès enregistré par la lutte contre l’islamophobie, conjugué à l’ascension électorale de l’extrême-droite, des citoyens musulmans partent ou sont tentés de quitter leur pays natal (Luxembourg, Belgique, France, etc.) pour une terre d’accueil qui les accepta tels qu’ils sont, avec toutes leurs convictions… Analysez-vous ce phénomène comme une « défaite sociopolitique » ou une « pause stratégique » ?
Mouhad Reghif : Sur Facebook et WhatsApp , je suis membre de plusieurs groupes de Marocains qui veulent retourner (ou sont déjà retournés) au Maroc. Les membres de ces groupes s’échangent des conseils et avis pour s’expatrier définitivement. Il s’agit d’un vrai phénomène qui concerne plusieurs dizaines de milliers de personnes.
Je ne pense pas que ce soit une défaite sociopolitique. C’est un constat intelligent selon lequel l’histoire nous a fait naître dans un pays où nous ne serons jamais « chez nous », quoi qu’on fasse. Même le plus assimilé des assimilés sera toujours considéré comme un citoyen de seconde classe.
Dans une certaine mesure, on peut vivre dans un endroit sans être préalablement accepté de tous. Ce que nous faisons au quotidien : on vit avec… En tant qu’héritiers de l’immigration de nos parents, beaucoup d’entre nous, né.es en Europe, sont parvenus – sans ascenseur social et en avalant les escaliers – à se bâtir une vie sans doute meilleure que celle qu’on aurait vécue dans nos pays d’origine. Tout n’est pas à jeter, bien sûr.
Cependant, vu que le rejet de tout ou partie de notre identité s’aggrave, que cela s’hérite de génération en génération, il serait stupide de rester. Je suis aussi père de quatre enfants et – même s’ils feront ce qu’ils voudront – mon conseil appuyé est le suivant : « Terminez vos études, décrochez votre diplôme et cassez-vous de Belgique ». Ils peuvent aller au Maroc, en Malaisie ou ailleurs : le monde est vaste ! D’une part, l’Europe, en déclin irréversible, est en train de s’éteindre ; c’est la fête la moins peuplée du monde et la plus pourrie pour nous, les musulmans. Ce serait du masochisme et un risque d’avenir d’y rester. D’autre part, en observant les dynamiques de pouvoir et économiques, le monde pivote vers le Sud.
Même si ce sera difficile, à 52 ans, je pense aussi à quitter l’Europe. Comme beaucoup, je n’en peux plus. C’est foutu : ces gens ne sont pas réformables. Cela fait au moins 200 ans, depuis la Révolution française, qu’ils réclament de beaux principes et font exactement le contraire.
Propos recueillis par Olivier Mukuna
© Finkape Roots
Diplômé d’un Master en Journalisme et Communication de l’Université Libre de Bruxelles (ULB, 1997), le journaliste et essayiste Olivier Mukuna a travaillé pour une quinzaine de médias belges, français et luxembourgeois et signé plusieurs productions audiovisuelles. Il est spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux questions décoloniales et à l’actualité sociopolitique des citoyens afro-descendants en Europe.
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