Le 15 mars, c’était la journée internationale de lutte contre l’islamophobie. Une date qui n’a guère intéressé les médias,...
« Alors, on range ? ». Paraphraser le tube européen de Stromae. Voilà qui me facilitera l’attaque de la vingtaine de grands cartons qui envahissent le salon. La musique et les paroles du beatmaker voyagent à travers l’appartement. Belle isolation. Notre pièce de séjour est immense, magnifiquement éclairée par une interminable baie vitrée. Cette vue imprenable sur la ville, Massa et moi, on ne s’en remet pas ! C’est l’un des signes prometteurs de notre nouvelle vie. Celle que nous nous sommes choisie.
Époux depuis cinq ans, nous avons quitté nos familles, amis et métiers respectifs en Belgique pour un atterrissage à durée indéterminée dans une capitale qui m’était inconnue il y a encore trois mois. Déménager fût exténuant. Boucler les malles et les cartons à temps ; les récupérer à l’aéroport ; puis les acheminer jusqu’à notre nouvel appartement, situé au dernier étage du plus bel immeuble du quartier. Cela a pris une bonne semaine et cinquante coups de fil. Maintenant, comme d’habitude, la montagne de cartons semble me murmurer : « Si tu veux profiter de l’entièreté de ta baie vitrée, il est temps de nous déballer ! ».
Revenu du boulot, je n’ai pourtant qu’une envie : en griller une en admirant le coucher de soleil. Ici, le clair-obscur offre une splendeur inégalée. Ce moment précis de la journée, j’en ai quasiment besoin … Mais un deal est un deal ! Surtout avec sa femme. A Bruxelles, Massa s’était chargée d’emballer et expédier nos affaires sur le premier vol. Elle m’avait exclu de cette corvée prétextant mes « deux mains gauches » et ma propension à jeter tout ce qui semble inutile. Donnez-moi un écran, un clavier et je deviens un modèle pour les générations futures ; un marteau ou un tournevis ? Je me transforme en danger public. Elle a raison : je suis informaticien. Hyperspécialisé dans la protection des données et la lutte contre le piratage. Bref, les bibelots, les tableaux, la déco, si ça ne tenait qu’à moi…
Pour Massa, l’art sous toutes ses formes est aussi vital que l’oxygène. Les compromis ? Un vilain mot. Fille de diplomates, elle perd son héritage parental dès qu’il s’agit de ses passions. Interdit d’emballage, je fus donc préposé au transport, déballage et triage du mobilier en notre nouvelle demeure. Deux semaines que je repousse les deux dernières étapes de ce « triptyque passionnant ».
Tel un politicien, je lui ai répété fièrement : « Sans connaître personne dans ce pays, t’as vu comment je me suis démerdé pour que tout arrive en un seul morceau de l’aéroport à chez nous ! Sois patiente, chérie, je suis à l’étape la plus facile : déballer et ranger. Ce sera vite fait ! ».
Comme disent les Nord-Américains, j’aurais dû « finir le job ». Seulement voilà, je ne suis pas ricain. Beaucoup plus intéressant de pousser des balades dans mon nouveau quartier, de discuter dans les cafés ou de se faire un ciné. Pas aujourd’hui : faut faire un sort à ces cartons ! Du moins si je veux retarder l’heure de la première dispute avec ma chère et tendre. Dans un couple, pour que ça dure, faut que ce soit donnant-donnant…
Après avoir ouvert un carton débordant de vêtements, je me surprends à écouter la voix de Stromae. « Qui dit amour / dit les gosses / dit toujours / et des divorces / Qui dit proches / te dit deuils / car les problèmes ne viennent pas seuls / Qui dit crise / te dit monde / dit famine / dit Tiers-monde / Qui dit fatigue / dit réveil / encore sourd de la veille / Alors on sort pour oublier tous les problèmes / Alors on danse ».
Dansant autour de la sono, je commence à rêver. J’aime sa mélancolie au sourire obligé. Stromae, 25 ans, musicien belgo-rwandais, parvient à exprimer ce que j’ai souvent dû refréner ou hurler lors de soirées trop arrosées. J’accuse quinze piges de plus et d’autres cicatrices. Également métisses. Noir et blanc, africain et européen. Pas « ou » mais « et » ! Histoire humaine difficile à transmettre à cette majorité qui voit la vie et les êtres en monocolore.
Artiste, aussi. Mais dans le domaine des logiciels, des disques durs et du codage. Un monde où il est inutile d’évoquer l’Afrique ou de partager certains préceptes culturels africains. Peu t’entendront, encore moins te comprendront. En revanche, toi, le métis, tu dois entendre et comprendre tout ce qu’ils veulent. Et le leur donner ! Partiellement. En te révoltant dès que possible ; en la fermant la plupart du temps. Minoritaire dans la minorité, trop ou pas assez « bronzé », as-tu réellement le choix ?
Parce que je connais la réponse, je cesse de danser pour trouver la sortie de mon rêve. Avec une douce texture entre les mains : la superbe robe orientale que Massa portait lors de notre première rencontre. Elle, c’est différent ! Massa ressent infiniment ma double culture. Sans en parler, elle perçoit mes cicatrices invisibles. Elle est le soleil que je n’attendais plus. Arrivée à Bruxelles à 12 ans, elle a refoulé son passé et assimilé la belgitude. Ses parents diplomates lui répétaient : « Cette fois, on ne partira plus. La Belgique, c’est notre pays, c’est ton pays !». Trilinguisme, surréalisme, bureaucratie kafkaïenne, mentalité de clochers, les frites et les bières qui vont avec : elle a tout intégré ! Jusqu’à trente-cinq ans …
Devenue professeure à l’Université, Massa était l’élément le plus brillant du corps académique de la Faculté de Sciences Politiques. Ambitieuse, polyglotte, bardée de distinctions et soutenue par plusieurs collègues, elle avait brigué trois fois le poste de Doyen. Sans succès. Un soir, tandis qu’elle travaillait tard dans son bureau, elle surprit une discussion entre le Doyen et deux de ses collègues qu’elle n’appréciait guère. Ils se croyaient seuls dans le couloir. Elle les écouta derrière sa porte entrouverte :
– « Donc, malheureusement, vous ne comptez plus vous représenter au poste de Doyen, Monsieur Dobbelaer ? ». C’était la voix du professeur Maurice Moutonnier. Personnage qui ne pouvait mieux porter son nom tant il aurait été difficile de trouver plus lèche-bottes que cet universitaire médiocre.
– « Absolument, mon cher Maurice ! », répondit Joseph Dobbelaer. « Croyez-bien que je suis triste de vous quitter mais le Vice-rectorat de l’Université m’attend !».
– « Monsieur le Doyen, si Massa Muntazani se porte à nouveau candidate, ne risque-telle pas d’être élue cette fois-ci ? », ajouta Viviane Deblok, professeure dont chacun ignorait si elle s’était un jour départie de ce regard statique de requin des hautes mers.
– « Ne vous inquiétez pas, mes amis », chuchota le Doyen. « Comme pour les scrutins précédents, toutes les précautions ont été prises. Les fortes-têtes qui la soutiennent sont déjà minorisées. Ce n’est pas de mon vivant qu’une prestigieuse Faculté comme la nôtre sera dirigée par une arriviste à tête d’arabe ! »
Le trio partit en riant vers les ascenseurs. Pétrifiée contre la porte de son bureau, Massa s’écroula lentement jusqu’au sol. Vision et force de conviction venaient d’être brisées. Depuis dix ans, elle n’avait jamais voulu prêter attention aux regards désobligeants et aux remarques étranges voire déplacées de certains collègues. Si le Doyen Dobbelaer s’était régulièrement opposé à ses arguments, elle n’avait jamais voulu y voir l’hypocrisie d’un racisme larvé. Elle s’était lourdement trompée.
Les années suivantes, Massa commença à dépérir professionnellement à mesure que s’éteignait son ambition. Dans un sursaut d’orgueil, elle se porta à nouveau candidate pour le poste de Doyen. Comme annoncé, elle échoua pour la quatrième fois. Une profonde remise en question la tourmenta. Qui était-elle pour endurer ces affronts et ces discriminations à répétition ? Serait-elle vraiment Belge un jour ? Elle qui avait toujours travaillé sans compter. Deux fois plus que quiconque ! Elle qui avait toujours laissé ses origines au vestiaire et ne pratiquait pas la religion musulmane. Cette culture qu’elle avait jetée aux orties lui manquait. Les souvenirs d’enfance orientaux devenaient plus forts que l’hypocrisie de sa « terre d’accueil » …
C’est à cette époque que je l’ai rencontrée. Un soir d’été où, même en Belgique, tout est possible. Elle portait cette magnifique robe étoilée que je serre aujourd’hui dans mes mains. Ses cheveux noirs torsadés encadraient un sourire flamboyant. Je me suis approchée d’elle tandis qu’elle faussait compagnie à quelques dragueurs malhabiles. Je ne m’imaginais pas pouvoir la séduire. Mais c’était plus fort que moi : je devais lui parler ! Lorsqu’elle soutint mon regard, le monde cessa d’exister.
Mes ancêtres africains opteraient pour un envoûtement salutaire. Mes aïeuls européens, un coup de foudre mutuel. Nous avons échangé le parcours de nos vies comme si nous allions mourir demain. Nous avons ri, bu, dansé, parlé, encore et encore. A l’aube, elle refusa de m’accueillir chez elle. Jamais le premier soir ! Une semaine plus tard, on ne quittait plus le lit du week-end … Massa sera la mère de mes enfants. Je ne peux imaginer la vie sans elle.
Après avoir soigneusement rangé la robe, mon regard tombe sur une vieille mallette de travail. Plongé dans une demi-pénombre, l’objet en cuir semble m’appeler. Je l’ouvre, en sort une quinzaine de feuilles attachées. Mon contrat d’embauche. L’un des sésames indispensables à l’épanouissement de notre nouvelle vie à quinze heures d’avion de Bruxelles.
Pourtant, il y a trois mois, je n’y croyais pas une seconde ! Inconnue au bataillon, une grande entreprise d’informatique me convoque avenue Louise. Leur offre ? Un poste d’informaticien à l’étranger, dans la maison-mère, avec primes de risque. Sans l’insistance d’un ami de Massa, je ne leur aurais jamais transmis mon CV. Plus curieux que motivé, je pénètre dans une grande pièce rectangulaire. Située au sommet d’un immeuble planté sur la plus snob des artères bruxelloises.
Tirés à quatre épingles, cinq hommes m’observent. Tous barbus, ils arborent un sourire bienveillant. Cheveux gris, barbe taillée avec soin, l’homme au centre m’invite à m’asseoir. En anglais, l’entretien démarre.
– « Monsieur Nanga, mes associés et moi-même avons attentivement examiné les vingt CV sélectionnés : le vôtre ressort nettement ! Particulièrement sur la gestion des database, leur protection et les logiciels contre le piratage. Si nous collaborons, expliquez-nous comment vous comptez améliorer nos dispositifs de sécurité informatique ? »
– « Outre ceux que j’ai créé, il y a une série de protocoles que j’ai pour habitude d’appliquer », répondis-je, méfiant. « Vous comprendrez que j’ai besoin d’en savoir un peu plus sur les différentes attaques que vos systèmes ont pu subir avant de pouvoir me prononcer avec pertinence ».
J’étais content de ma réponse. Pour pouvoir apprécier ce qu’ils avaient dans le ventre. Quel intérêt y avait-il à lâcher mon job, certes ennuyeux mais peinard, pour travailler avec ces étranges barbus ? Les cinq hommes ne bronchèrent pas. Leurs yeux perçants n’en finissaient pas de me scruter. Une longue minute passa. Inexplicablement, je savais que je ne devais pas rompre le silence. Ça faisait partie du test. Armé de patience, je passais d’un regard à l’autre.
– « Que connaissez-vous exactement de notre pays ? », lâcha finalement celui qui était assis à l’extrême-gauche.
– « Pas grand-chose », dis-je honnêtement. « Les médias sont plus alarmistes et critiques contre votre Président que sur votre pays. Par contre, mon épouse y est née. Elle l’a quitté à 12 ans et veut désormais y revenir. Ce qu’elle m’en a décrit me plaît et je pense pouvoir m’adapter comme vous faire profiter de mon expertise ».
– « Il y aura du stress, des moments très difficiles et des risques réels pour votre intégrité physique », articula d’une voix menaçante l’homme aux cheveux gris.
– « Ma femme me soutiendra ! », répondis-je du tac au tac. « Et quand je maîtriserai votre langue, votre légendaire humour noir m’aidera à surmonter ces difficultés ».
L’éclat de rire général me fît comprendre qu’on en avait fini avec les minutes de silence. Nous avons enchaîné sur plusieurs aspects techniques, saupoudré de plaisanteries sur nos différences culturelles. Ma méfiance s’était envolée. J’eus le sentiment de partager une conversation enrichissante avec des touristes intelligents plutôt que de futurs employeurs.
Durant l’heure d’entretien, aucun ne m’avait demandé quelles étaient mes origines ou si j’étais de confession musulmane. Une première dans ma carrière. Ajouté aux aspects attractifs du job, cette pudeur-là m’avait convaincu. Différents, nous étions égaux et nous nous respections. Trois jours plus tard, je signais leur contrat d’embauche…
Avec mes nouveaux collègues, en compagnie de Massa ou seul, j’ai passé plusieurs soirées fantastiques Place de la Liberté et autour de notre quartier. Chaque jour, notre concierge ou des voisins m’invitent à dîner un de ces soirs. Faudrait d’ailleurs que j’apprenne à dire « non » ou je ne rentrerai plus jamais chez moi en sortant du travail.
Soudain, s’immisce ce froid intérieur que je croyais avoir chassé. Puis, l’insupportable chair de poule qui annonce le tremblement corporel ! Je suis ici par amour, par intérêt professionnel et financier. Je me coule dans notre nouvelle vie avec bonheur et générosité. Mais je suis venu… à reculons. Une peur sourde m’habite depuis que nous avons décollé de Bruxelles. Pour l’oublier, je ne me contente pas de bosser à la perfection, de m’adapter rapidement : je cherche à vivre le plus intensément possible ! Comme si les moments vécus et les êtres rencontrés allaient succomber. Comme si chaque jour écoulé me rapprochait du dernier.
Dans ce pays qui devient le mien, les craintes occidentales dont je me moquais ont fini par coloniser mon esprit. Pour le torturer au quotidien. S’ajoutent ces échos de l’effroyable guerre civile en cours depuis un an dans le pays voisin. En boucle, ils me scandent : « Massa et toi êtes en danger, ici ! Le pire de l’horreur humaine approche ! Comment resterez-vous en vie sous un déluge de bombes ? Comment allez-vous survivre et avoir des enfants dans un pays en guerre ? ».
Temps suspendu. Le clair-obscur a fait place à la nuit. Pris dans un tourbillon mental indescriptible, je ne sens plus les gouttes de sueur me sillonner le dos. Lumière et ténèbres, bonté et cruauté, chien et loup s’affrontent dans chaque parcelle de mon être. Lorsque les images de ruines calcinées, de cadavres déchiquetés et d’enfants décapités s’éloignent enfin, le tremblement s’amenuise… La foi en l’avenir revient. Nos amis nous aideront en cas de guerre ; on parviendra à rejoindre la famille de Massa pour s’exfiltrer ; on réussira à se faire rapatrier en Belgique ; à l’aéroport de Zaventem, on refusera en riant les demandes d’interview des radios et des télés.
Mon corps a cessé de trembler. J’entends Massa rentrer. Directement affairée dans la cuisine, elle me demande comment fût ma journée ? Je garde le silence. Et scrute la ville illuminée à travers notre baie vitrée. Sur mon visage se dessine le même sourire que celui de Stromae. C’est beau Téhéran, la nuit.
Diplômé d’un Master en Journalisme et Communication de l’Université Libre de Bruxelles (ULB, 1997), le journaliste et essayiste Olivier Mukuna a travaillé pour une quinzaine de médias belges, français et luxembourgeois et signé plusieurs productions audiovisuelles. Il est spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux questions décoloniales et à l’actualité sociopolitique des citoyens afro-descendants en Europe.
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